Un monde sous surveillance

Cet article traite d’un atelier offert par la LDL qui aborde la surveillance de masse et le documentaire Traque interdite qui démontre comment nos comportements en ligne sont traqués, analysés et vendus. Il est aussi question du mouvement d’opposition à la loi C-51ainsi que de la coalition l’Observatoire des libertés et du numérique qui vise à mobiliser la population sur ces mêmes enjeux.

 Retour à la table des matières

Martine Eloy, membre du comité sur la surveillance des populations
Ligue des droits et libertés

Rien à cacher, mais tout à craindre!

La question de la surveillance de nos communications, et ultimement de nos vies, est revenue dans l’actualité suite aux révélations d’Edward Snowden. Profitant de ce nouvel intérêt, la LDL a préparé un atelier sur la question. Cet atelier d’une durée de deux heures cherche à faire prendre conscience qu’il est faux, dans le contexte actuel, de croire que si nous n’avons rien à cacher, nous n’avons rien à craindre. En effet, le système de surveillance actuel ne vise pas qu’à suivre des personnes qui seraient soupçonnées d’activités criminelles; il nous surveille toutes et tous. Ensuite, ces données sont croisées au moyen d’algorithmes pour tracer des profils de risque.

Il est très facile pour quiconque de se retrouver dans un profil de risque. Par exemple, une compagnie du nom de Environics Analytics[1] a mis au point un outil, PRIZM5 Lifestyle Lookup, qui répartit toutes la Canadiennes et tous les Canadiens dans 68 profils sur la base du code postal en utilisant les données suivantes: recensement, enquête sur les ménages, rapports d’impôt et dossiers de crédit. Un homme a découvert cette pratique à ses dépens. Lorsqu’il s’est adressé à sa banque pour un prêt, il a essuyé un refus, malgré son dossier de crédit A1, car son code postal indiquait qu’il demeurait dans un secteur où la population était considérée être à haut risque d’insolvabilité!

Il faut comprendre que les algorithmes créent des profils de risque qui ratissent large, quitte à cibler des innocents. Les algorithmes ne s’intéressent pas à ce que vous avez fait ou n’avez pas fait; ils se contentent de rassembler des personnes qui ont certaines caractéristiques en commun. D’ailleurs, c’est comme cela qu’aux États-Unis la liste de surveillance terroriste compte maintenant plusieurs centaines de milliers de noms, rien de moins…

De plus, est-ce vrai que nous n’avons rien à cacher? La prochaine fois qu’une personne vous dira qu’elle n’a rien à cacher, demandez-lui son numéro de compte bancaire, le montant qu’elle a en banque, tous ses mots de passe et son passé médical… Il y a en effet plein de choses que nous disons à nos proches, à nos meilleur-e-s ami-e-s ou à des collègues, et que nous ne voulons pas qu’ils répètent. Nous avons en fait tous et toutes quelque chose à cacher.

Cet atelier fait un survol des agences de surveillance pour nous aider à mieux comprendre ce réseau mondial aux tentacules longs, très longs, et examine les effets de la surveillance sur la démocratie. Pour ne pas que les participant-e-s succombent au défaitisme face à l’ampleur de ce phénomène, l’atelier se termine avec quelques pistes de résistance. Nous devons lutter contre les campagnes de peur orchestrées par nos gouvernements. Nous devons saisir toute l’importance de la vie privée pour l’existence de la démocratie. Car ne nous méprenons pas : ces systèmes de surveillance sont avant tout de formidables instruments de contrôle social, particulièrement utiles par les temps qui courent!

Comme le mentionne Glenn Greenwald (le journaliste qui a rendu publiques les révélations d’Edward Snowden) :

« La surveillance de masse pratiquée par l’État est répressive en soi, et ce, même dans l’éventualité où l’État n’en abuserait pas, car les limites qu’elle impose aux libertés sont inhérentes à son existence même »

La Ligue des droits et libertés continue à proposer cet atelier aux organisations qui souhaitent l’offrir à leurs membres ou à la population de leur région. Pour plus de détails sur cet atelier et sur ses modalités d’organisation.

 

Traque interdite :  Un documentaire à ne pas manquer…

Une nouvelle web-série assez inusitée, Traque interdite, a été lancée le 14 avril dernier. Cette série documentaire interactive comprend sept épisodes qui seront mis en ligne aux deux semaines. Réalisée par le documentariste canadien Brett Gaylor, avec la participation de Sandra Rodriguez, docteure en sociologie des technologies médiatiques et chercheuse, elle démontre comment nos comportements en ligne sont traqués, analysés et vendus. Chaque épisode dure seulement environ 7 minutes. Découvrez ce qui se passe à votre insu derrière l’écran.

C-51 : Le mouvement d’opposition prend du galon

 

 

L’opposition se fait entendre de plus en plus — manifestations, lettres et pétitions abondent. À ce jour, une pétition a recueilli à elle seule près de 200 000 noms. Des éditoriaux de grands quotidiens d’un bout à l’autre du pays, toutes tendances politiques confondues, s’élèvent contre ce projet de loi. La Ligue des droits et libertés ainsi que d’autres organisations canadiennes de défense des droits, telles qu’Amnistie Internationale (Canada), l’Association des libertés civiles de la Colombie-Britannique (BCCLA), l’Association canadienne des libertés civiles, l’Association canadienne des avocates musulmanes, la Coalition pour la surveillance internationale des libertés civiles (ICLMG/CSILC), et le National Council of Canadian Muslims sont intervenues pour dénoncer les graves atteintes que ce projet de loi porte aux droits et libertés, et en réclamer le retrait. Au Québec, à l’initiative de la LDL et la CSN, plus d’une centaine d’organisations et de mouvements sociaux ont endossé en moins de 24 heures une déclaration pour s’opposer à C-51.

Pendant la semaine du 24 avril, c’était au tour des commissaires chargés de surveiller les activités des agences canadiennes de renseignement — le Centre de sécurité des télécommunications (CST), le Comité de surveillance des activités de renseignement de sécurité (CSARS) et le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada — de s’inquiéter des effets de C-51.

Mais ce n’est pas tout : une association de journalistes, Canadian Journalists for Freedom of Expression (CJFE) a monté un site Web (cjfe.org/stopc51) pour mobiliser l’opposition à C-51. Parmi les opposants, on retrouve 12 commissaires à la vie privée de différentes provinces et territoires, 5 ex-juges de la Cour Suprême, 90 expert-e-s d’un bout à l’autre du Canada, 7 ex-ministres de la justice et solliciteurs généraux, et bien d’autres.

Fidèle à ses pratiques, le gouvernement en place a limité l’expression de points de vue contraires aux siens. Le comité consultatif a entendu (mais a-t-il réellement « entendu »?) 49 témoins externes en seulement 16 heures, soit à peine 20 minutes chacun. De plus, il n’y avait aucun commissaire à la vie privée parmi ces témoins…

Tout comme la LDL, le CJFE qualifie C-51 d’irresponsable, de dangereux et d’inefficace. Il permettra de criminaliser encore plus facilement la contestation sociale et il représente une grave menace au droit à la vie privée et à la liberté d’expression.

 

Désolons-nous – nous ne sommes pas seuls!

En effet, des citoyen-ne-s d’autres pays doivent faire face à des lois de surveillance liberticides, semblables à celles que nous connaissons ici. En France, à l’initiative de la Ligue des droits de l’Homme française, une vaste coalition a été mise sur pied : l’Observatoire des libertés et du numérique (OLN) pour mobiliser la population contre ce « dispositif liberticide, qui expose tous les citoyens à la surveillance des services de renseignement, quasiment sans contrôle, et met en danger toutes les mobilisations sociales et politiques ».

Voici un résumé des mesures proposées : [2]

  • légalisation massive des pratiques illégales des services de renseignement, permettant une surveillance large et très intrusive dans la vie privée des citoyen-ne-s;
  • extension du champ d’action du renseignement intérieur et extérieur, y compris pour des objectifs sans aucun lien avec le terrorisme;
  • collecte généralisée de données sur Internet, traitées par des algorithmes;
  • surveillance sans aucun contrôle des communications qui passent par l’étranger, alors que de très nombreux serveurs utilisés par des Françai-se-s sont installés à l’étranger;
  • conservation très longue des données collectées;
  • contrôle des services de renseignement aux seules mains du pouvoir politique (Premier ministre), avec avis consultatif d’une commission.

Pour l’OLN, cette loi est un pas de plus vers la criminalisation de la vie syndicale et une menace pour les libertés politiques et les mobilisations à venir. Comme quoi il n’y a pas que le gouvernement du Canada qui a de telles visées de contrôle social!

 

Bibliographie

[2]. Tract OLN, 4 mai 2015, https://sous-surveillance.fr/#/

 

Retour à la table des matières