Signes religieux dans l’espace public au Québec : un débat en vase clos

L’idée selon laquelle des citoyens identifiables par leur religion menaceraient la neutralité de l’État s’est imposée non pas parce qu’elle est fondée, mais parce qu’elle a été répétée jusqu’à devenir familière.

 

Signes religieux dans l’espace public au Québec : un débat en vase clos

 

Un carnet rédigé par Safa Chebbi,
fondatrice et coordinatrice de l'Observatoire des inégalités raciales au Québec (OIRQ) et membre du conseil d'administration de la LDL.

Cette tribune permet d'aborder des sujets d'actualité qui sont en lien avec les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde. Les carnets sont rédigés par des militant-e-s des droits humains et n'engagent que leurs auteurs et autrices.


Depuis près de deux décennies, le Québec débat intensément de la place des signes religieux dans l’espace public. Pourtant, ce débat semble se dérouler en vase clos, sans tenir compte des événements qui ont profondément marqué notre mémoire collective. Dans quelques semaines, nous soulignerons l’attentat de la mosquée de Québec [survenu le 29 janvier 2017; ndlr], un acte terroriste dirigé directement contre des musulmans, ciblés simplement parce qu’ils appartenaient à une communauté associée à tort à une menace pour la société. Cet événement aurait pu constituer un moment de réflexion sérieuse sur les effets de l'islamophobie, mais le climat public démontre que cette prise de conscience n’a pas eu lieu pleinement.

Dans ce contexte, le projet de loi de “renforcement de la laïcité” que le gouvernement de M. François Legault vient de déposer (PL9) s’inscrit dans une continuité préoccupante. Ce projet de loi s’ajoute à une série de mesures qui, au fil du temps, ont contribué à présenter certaines femmes, notamment les femmes musulmanes portant le hijab, comme un risque pour les institutions, les enfants ou la société en général. Rien, dans les faits ou dans les données, ne soutient cette association. Il s’agit plutôt d’un imaginaire politique où l’apparence religieuse devient un terrain commode pour fabriquer des inquiétudes.

Préférences individuelles vs droits humains

Au fil du temps, ce débat a été entretenu et amplifié par des dynamiques médiatiques et politiques qui ont trouvé avantage à polariser la société. L’idée selon laquelle des citoyens identifiables par leur religion menaceraient la neutralité de l’État s’est imposée non pas parce qu’elle est fondée, mais parce qu’elle a été répétée jusqu’à devenir familière. Cette répétition finit par occulter la nature réelle de la laïcité : un principe qui encadre l’État, pas un instrument destiné à restreindre la liberté d’expression ou l’apparence des individus. Cette répétition a fini par masquer la question fondamentale : la laïcité vise avant tout à garantir la neutralité des institutions publiques, et non à contrôler l’apparence ou la croyance des individus.

C’est pourquoi il est essentiel de revenir à la question centrale : toutes les citoyennes et tous les citoyens ont-ils accès aux mêmes droits, aux mêmes opportunités professionnelles, à la même dignité? La question n’est pas de savoir si l’on apprécie ou non une religion, un vêtement ou une expression culturelle. Les préférences individuelles ne peuvent pas servir de fondement à la redéfinition des droits collectifs. La question essentielle demeure celle de l’égalité.

Les mesures qui visent à limiter la présence de certaines femmes dans l’espace professionnel ou public instaurent en pratique une citoyenneté différenciée. Elles alimentent un sentiment d’exclusion qui n’est pas produit par les communautés elles-mêmes, mais par les politiques qui les visent. Et pendant que notre attention se détourne vers ces débats identitaires, les enjeux structurels comme l’éducation, la santé, le logement continuent de s’aggraver. La focalisation sur les signes religieux détourne du travail collectif indispensable pour répondre à ces enjeux structurants.

Le paradoxe est que ce type de législation crée précisément les divisions qu’elle prétend prévenir. En désignant certaines personnes comme un problème à corriger, on creuse des fractures sociales dont les conséquences sont bien réelles. Les femmes musulmanes ne créent pas l’exclusion : elles en subissent les effets.

Conclusion

Si l’on souhaite réellement protéger la cohésion sociale, il faut cesser d’entretenir l’idée qu’une citoyenne portant un signe religieux constitue un danger. Le véritable risque pour notre vie démocratique provient d’une vision de la laïcité qui divise, qui hiérarchise les droits et qui légitime la mise à l’écart de certaines voix. C’est cette logique-là qu’il faut interroger avec lucidité, avec responsabilité, et surtout avec mémoire.