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Chronique – Ailleurs dans le monde – Les oublié-e-s de la pandémie

Plusieurs travailleuses et travailleurs informels ou précaires, dont le rôle souvent essentiel a été discrédité dans le passé, font les frais de la crise sanitaire à travers le monde.

Chronique – Ailleurs dans le monde – Les oublié-e-s de la pandémie

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Amélie Nguyen, coordonnatrice du Centre international de solidarité ouvrière (CISO) et membre du conseil d’administration de la LDL

À l’heure de la pandémie mondiale, les mesures sanitaires mettent en lumière les lignes de faille de notre système économique. Elles intensifient les inégalités et les discriminations, protègent certaines classes tout en mettant encore plus à risque plusieurs oublié-e-s qui ne sont pas vus comme prioritaires par des gouvernements et entreprises en quête de profits. Comme on l’a vu ici, plusieurs travailleuses et travailleurs informels ou précaires, dont le rôle souvent essentiel a été discrédité dans le passé, en font les frais à travers le monde.

Un dilemme insoluble

Comment s’isoler pour plusieurs jours alors que notre salaire journalier nous est nécessaire pour survivre? Les mesures de confinement placent ces travailleuses et travailleurs devant un dilemme insoluble : mourir de la COVID ou mourir de faim?

Ce dilemme affecte d’abord les travailleuses et travailleurs informels, qui doivent être en contact avec le public ou sortir de leur demeure pour survivre, par exemple, vendeuses et vendeurs de rue, cireuses et cireurs de chaussures, tisserand-e-s, cuisinier-ère-s de rue, vendeuses et vendeurs de fruits, travailleuses et travailleurs domestiques, recycleuses et recycleurs de déchets. Loin d’être un phénomène isolé, on estime que ce groupe représenterait environ deux milliards de personnes à travers le monde.

De même, les travailleuses et travailleurs précaires, dont le salaire de misère leur permet tout juste de survivre, disséminés dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, comme celles du textile, de l’automobile, de l’électronique et de l’agro-industrie peuvent avoir de la difficulté à cesser de travailler. Plusieurs courent de grands risques puisqu’elles et ils travaillent ou vivent dans des lieux très fréquentés, où la distanciation sociale est difficile ou impossible; qu’elles et ils n’ont pas nécessairement accès à de l’eau propre ou du savon pour se laver les mains ou à de l’équipement de protection; que leur statut ne leur donne pas non plus accès aux services de santé dans la majorité des cas.

Le recycle des déchets au Mexique

La situation des recycleuses et recycleurs de déchets dans le dépotoir de Dolores Hidalgo au Mexique en est un exemple. Ne pouvant se permettre de cesser de travailler, elles et ils continuent de trier les déchets domestiques ou industriels, dont parfois des déchets biomédicaux, qui sont pourtant à grand risque d’être contaminés par la COVID-19, alors que le nombre de cas est en hausse au pays.

Malgré le fait que leur travail, bien qu’informel, soit essentiel pour leur communauté, aucun équipement de protection (masques, gants, visières, bottes) n’a été fourni par la municipalité pour assurer leur sécurité.

Ce n’est que suite aux demandes de leur association, l’Unión Lázaro Cárdenas del Rio, et du Frente Auténtico del Trabajo (Front authentique du travail, FAT), qu’on leur a fourni des bidons d’eau et du savon pour se laver les mains, ainsi qu’un panier de biens pour quelques jours. Sans programmes gouvernementaux ou collectifs pour leur permettre de se nourrir pour un certain temps, il leur est impossible de respecter le confinement. Des démarches solidaires locales et internationales auxquelles le CISO participe sont en cours pour permettre de financer l’équipement de sécurité nécessaire pour les protéger des risques de contracter la COVID-19 et pour leur fournir des paniers de nourriture.

Difficultés au Bangladesh

La chute de la consommation engendrée par le confinement dans plusieurs pays a amené les grandes marques du vêtement à annuler leurs commandes, même lorsqu’elles avaient déjà été produites par leurs sous-traitants ou sous-contractants. Au Bangladesh, cela a dans plusieurs cas engendré de nombreuses mises à pied ou le non-paiement du salaire de mars 2020, malgré le fait que les heures avaient été travaillées, mettant en sérieuse difficulté nombre de travailleuses et travailleurs et leur famille, qui risquaient de souffrir de la faim à court terme.

Les petites manufactures qui avaient avancé l’argent pour le matériel nécessaire à la production se trouvaient aussi endettées, avec peu d’influence sur les décisions exécutives prises par les grandes compagnies transnationales. En parallèle, le gouvernement bangladais adoptait des mesures de confinement pour toute la population et un plan de distribution de fonds d’urgence pour certains travailleurs et travailleuses, les forçant à cesser de travailler pour éviter la propagation du virus, dans un pays où l’accès aux soins de santé est très limité.

Négociations pour obtenir compensations

Suite à une mobilisation locale et internationale des organisations syndicales et de défense des travailleuses et travailleurs, certaines transnationales du textile ont accepté de maintenir leurs commandes et de payer les salaires pour les heures travaillées en mars. Des démarches sont en cours pour que des compensations soient versées par les entreprises aux travailleuses et travailleurs pour leur temps de confinement et pour que leur santé et sécurité au travail soit assurée si jamais elles et ils doivent retourner au travail, notamment en respectant la distanciation sociale et en fournissant des masques et des moyens de se laver les mains.

Une réouverture progressive des manufactures était prévue entre le 26 avril et le 2 mai au Bangladesh. Il faudra suivre de près la mise en œuvre de ces engagements et continuer à faire pression sur les compagnies qui vendent ces vêtements pour exiger le respect des droits de ces travailleuses et travailleurs, notamment en leur offrant un salaire juste.

Comme partout ailleurs, si cela était possible, ces travailleuses et travailleurs souhaiteraient aussi avoir les moyens de s’isoler et de se protéger du virus… tout en assurant leur survie et celle de leurs proches!

Pallier à cette pandémie

Parmi les pistes de solutions proposées pour les gouvernements (ou les entreprises lorsqu’il s’agit de leurs employé-e-s) par Sonia Dias, experte brésilienne des recycleuses et recycleurs de déchets chez Women in Informal Employment: Globalizing and Organizing (WIEGO) :

  • établir un dialogue avec les organisations qui réunissent ces travailleuses et travailleurs précaires;
  • adopter des plans d’appui d’urgence pour favoriser le confinement et freiner la propagation du virus;
  • appuyer la fourniture de matériel de protection et les infrastructures nécessaires à la prévention des infections;
  • appuyer l’éducation populaire sur la COVID-19;
  • reconnaître le rôle essentiel des travailleuses et travailleurs informels et procéder à une réorganisation des chaînes de valeur pour les rendre plus justes.

Solidarité?

Dans l’urgence, la solidarité internationale sera nécessaire pour répondre aux besoins essentiels de ces travailleuses et travailleurs. Outre ce palliatif temporaire, espérons que la crise sera une occasion de sortir de l’idéologie néolibérale et de favoriser nationalement et internationalement une économie locale qui ne soit pas uniquement basée sur l’exportation; un refinancement des services publics et non l’austérité; l’imputabilité des compagnies pour les violations de droits humains dans l’ensemble de leur chaîne d’approvisionnement mondiale; et la redistribution des richesses dans ces chaînes d’approvisionnement, pour mettre fin aux injustices économiques qu’elles cristallisent et intensifient.

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