Introduction

Militarisation et privatisation de la police au Canada et à l’étranger

Avec la militarisation et la privatisation de la police vient le profilage racial, social et politique. En prétextant prévenir la criminalité et défendre notre sécurité, nos gouvernements s’attaquent plutôt aux communautés racisées, aux Autochtones et aux manifestant-e-s.

Militarisation et privatisation de la police au Canada et à l’étranger

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Lesley Wood, auteure et professeure de sociologie, Université York
Traduit par Albert Beaudry

L’année dernière, j’ai donné un cours sur la police et la collectivité. Ma classe de 50 élèves était divisée. La moitié d’entre elles et eux étaient convaincus qu’en l’absence de corps de police fortement armée, il y aurait des émeutes dans les rues. Pour les autres, la police était un facteur important de racisme, de violence et d’exclusion. Mes élèves ne sont pas les seuls à avoir ce débat.

Lysiane Roch
La police au Québec… intouchable? Revue Droits et libertés, Volume 37, numéro 2, automne 2018

Mais alors que le débat se poursuit, les choses changent et se cristallisent. Même si le maintien de l’ordre a toujours été axé sur la préservation du statu quo (injuste), de nouvelles pressions s’exercent aujourd’hui sur la police. Avec l’essor du néolibéralisme dans les années 1980, les détenteurs du pouvoir ne se sont pas privés de dénoncer l’inefficacité et la faiblesse de la démocratie libérale, sa mollesse. Leurs politiques prônant de faire moins de cadeaux et de lutter contre la criminalité ont creusé les inégalités[1]. Comme d’autres institutions, la police a cherché à asseoir sa légitimité et à protéger ses sources de revenus dans un monde instable, en voie de mondialisation et de privatisation. Lorsqu’a éclaté la guerre mondiale contre le terrorisme, elle a été davantage intégrée au monde plus large de la sécurité, du renseignement et de la défense, faisant appel à des logiques militarisées, fondées sur le renseignement, qui cherchent à prévenir les menaces et à contenir les risques[2].

La police, une armée en guerre

Grâce à l’analyse statistique de la criminalité et aux algorithmes de risque, la police s’efforce de prévenir la criminalité en réglementant, en surveillant et parfois même en réorganisant la vie sociale. Comme l’a écrit Edward Lawson Jr, avec cette mentalité, les services de police en viennent à « se considérer non pas comme des fonctionnaires qui font respecter la loi, mais comme une armée engagée dans une guerre contre un ennemi dangereux et invisible déployée en territoire hostile ». Pour des raisons évidentes, ces efforts tendent à cibler de manière disproportionnée les communautés racisées, autochtones et pauvres, ce qui limite la possibilité d’une démocratie plus inclusive[3].

Les budgets des services de police en hausse

Or, ces actions ne sont pas en réponse à une hausse de la criminalité. Mème si le taux de la plupart des catégories de crimes violents reste faible depuis trente ans, les budgets de la police n’en continuent pas moins d’augmenter. Au Canada, en 1986-1987, on consacrait 144 $ par personne et par année aux services de police. En 2016-2017, ce chiffre était passé à 405 $[4]. Néanmoins, d’après le Justice Policy Institute de Washington, « le financement des services de police a augmenté de 445 % entre 1982 et 2007, les subventions fédérales menant le bal avec un hausse de 729 %[5]». Une partie importante de cet argent va au secteur privé, fournisseur des produits et des armes les plus modernes. Ces achats sont peut-être autant attribuables au désir d’émuler le LAPD[6] et à la publicité agressive des fabricants qu’à la sécurité des citoyens. Du pistolet électrique Taser au système Shotspotter [pour la détection des armes à feu en temps réel] en passant par les canons sonores, ces pratiques exemplaires sont préconisées par le secteur privé pour répondre aux crises de légitimité engendrées par des accusations de corruption, de manque de professionnalisme, de racisme et de violence.

L’approche militarisée à travers le monde

En même temps, cette approche militarisée et préventive est propagée à travers les accords transnationaux, les séminaires de formation et de consultants, et les congrès sur la police et la sécurité. Pensons seulement à l’accord bilatéral de sécurité signé récemment par la Chine et l’Inde et à des événements comme le congrès annuel de l’Association internationale des chefs de police[7]. Lors du congrès et de la foire commerciale cette année, où Donald Trump a exhorté les policiers à intensifier les interpellations et les fouilles sommaires[8] [Stop and Frisk], 18 000 hauts dirigeants de la police ont eu l’occasion d’examiner des armes, des outils et des systèmes dernier cri.

La police militarisée aussi au Canada

Certaines de ces armes sont utilisées pour réprimer les manifestations à l’intérieur du pays. Cette approche Robocop a retenu l’attention, il y a quelques années, quand la police s’est présentée avec des chars d’assaut et des canons sonores aux manifestations contre la bavure policière qui avait coûté la vie à Michael Brown, jeune noir de Ferguson au Missouri. Ce n’était pas la première fois. Les unités spécialisées avec leur matériel antiémeute sont apparues lors de la guerre contre la drogue et les gangs aux États-Unis dans les années 1980 et 1990. Le phénomène s’est accéléré après le 11 septembre 2001, lorsque les services de police locaux ont pu obtenir du matériel militaire dans le cadre de plans de préparation antiterroriste. Le président Obama avait promis de limiter l’afflux des armes dans les services de police locaux, mais le répit ne fut que temporaire et partiel. La militarisation a aussi lieu au Canada. Les travaux de Walby et Roziere ont révélé que « le nombre annuel moyen de déploiements des unités tactiques au Canada atteint aujourd’hui 1 300 par unité, soit une augmentation d’environ 2 100 % en 37 ans[9] ». Au cours des dix dernières années, on a eu recours aux gaz lacrymogènes, au poivre de cayenne, aux escouades anti-émeute, aux balles de plastique et aux grenades assourdissantes contre les étudiant-e-s au Québec, contre les autochtones au Nouveau-Brunswick et contre les protestataires anti-G20 à Toronto.

Qui est l’ennemi?

Les militant-e-s ne sont cependant pas la seule menace potentielle. En effet, à mesure qu’on reconfigure les objectifs des services de police pour défendre les infrastructures essentielles, soit les bâtiments, les systèmes et les services publics et privés, toute perturbation potentielle devient une affaire de sécurité nationale. On l’a vu lors des manifestations autochtones et environnementalistes contre les pipelines. En Europe, l’ennemi est de plus en plus la ou le migrant-e. Il arrive que les initiatives anti-migrant-e-s et anti-terroristes se fondent en un pour former ce que Jeffrey Monaghan appelle « l’aide à la sécurité[10] ». Il pourra s’agir d’un puissant resserrement des contrôles frontaliers ou encore d’une assistance assortie d’un contrôle policier. Paul Currion[11] note que les 113,4 millions d’euros que l’Union européenne a versés au Soudan pour qu’il « s’attaque aux causes profondes de la migration irrégulière et des déplacements forcés » comprenaient des fonds pour les camps de détention et la formation de la police.

Quelle amélioration?

Cette expansion du filet de sécurité et de maintien de l’ordre est extrêmement rentable. Selon Deloitte & Touche, les dépenses mondiales pour la défense devraient augmenter de 3 % par année pendant la période 2017-2022, pour atteindre les 2 000 milliards de dollars d’ici 2022[12]. Mais même au Canada, toutes ces dépenses ne contribuent probablement pas beaucoup à notre sécurité. Les recherches récentes menées par Mummolo donnent à penser que la militarisation de la police n’améliore pas la sécurité des policier-ère-s, qu’elle affecte de façon disproportionnée les communautés racisées et qu’elle peut nuire à la réputation de la police[13]. En effet, plus les villes et la planète se polarisent, et plus les stocks d’armements grossissent, plus il importe de voir au-delà du battage publicitaire et de se demander à quoi pourrait ressembler la véritable sécurité.

[1] Lesley J. Wood, Crisis and Control : The Militarization of Protest Policing, Pluto/Between the Lines, 2014.

[2] Andrew Crosby et Jeffrey Monaghan, Policing Indigenous Movements, Halifax, Fernwood Press, 2018.

[3] Vicki Sentas, “Pre-emptive policing is harmful and oppressive and requires independent scrutiny”, The Conversation (2017); https://theconversation.com/pre-emptive-policing-is-harmful-and-oppressive-and-requires-independent-scrutiny-86206

[4] Statistique Canada, Dépenses au chapitre des services de police en dollars constants et en dollars courants (2002) Canada, 1986/1987 à 2016/2017 (2017); https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/85-002-x/2018001/article/54912/tbl/tbl06-eng.htm

[5] Justice Policy Institute, Rethinking the Blues : How We Police in the U.S. and at what Cost? (2012) http://www.justicepolicy.org/uploads/justicepolicy/documents/rethinkingtheblues_final.pdf

[6] Los Angeles Police Department, le service de police de Los Angeles, héroïsé à la télévision.

[7] India Times, “India, China to sign internal security cooperation agreement”, 24 septembre 2018. https://economictimes.indiatimes.com/news/defence/india-china-to-sign-internal-security-cooperation-agreement/articleshow/65937322.cms

[8] John Byrne, Rick Pearson et Jeremy Gorne, “IACP 2018: President Trump Calls for Chicago Police to Use ‘Stop-and-Frisk’”, Chicago Tribune; https://www.officer.com/command-hq/news/21026298/iacp-2018-president-trump-calls-for-chicago-police-to-use-stopandfrisk-tactics

[9] Kevin Walby et Brendan Roziere. “Rise of the SWAT Team : Routine Police Work in Canada is Now Militarized”, The Conversation, 24 janvier 2018; https://theconversation.com/rise-of-the-swat-team-routine-police-work-in-canada-is-now-militarized-90073

[10] Jeffrey Monaghan, Security Aid: Canada and the Development Regime of Security, Toronto, University of Toronto Press, 2017.

[11] Paul Currion, This Age of Migration : Europe’s Rising Militarization, News Deeply (2016). https://www.newsdeeply.com/refugees/community/2016/08/23/this-age-of-migration-europes-rising-militarization

[12] Deloitte & Touche, 2018 Global aerospace and defense industry outlook (2017); https://www2.deloitte.com/global/en/pages/manufacturing/articles/global-a-and-d-outlook.html

[13] Johnathan Mummolo, Militarization fails to enhance police safety or reduce crime but may harm police reputation, PNAS, 11 septembre 2018; 115 (37) 9181-9186; publication anticipée le 20 août 2018; https://doi.org/10.1073/pnas.1805161115

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