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Droits et libertés, Printemps / Été 2026
Face au projet minier La Loutre : défendre le droit à un environnement sain
Propos recueillis par Léanne Rheault, stagiaire à la Ligue des droits et libertés
La Loutre… Le nom est joli, mais ce qu’il désigne l’est moins, car il s’agit d’un projet d’implantation de mine à ciel ouvert de graphite en paillettes, un minerai nécessaire à la fabrication des batteries de voitures électriques ainsi qu’à l’armement militaire. Opérée par l’entreprise canadienne Lomiko Metals, et financée notamment par le département de la Guerre des États-Unis, cette mine serait exploitée pendant une période de 28 ans. Le 24 mars dernier, après notre entretien avec M. St-Hilaire, la compagnie a publié son étude de faisabilité préliminaire révélant qu’elle projette d’extraire environ 97 000 tonnes par an dans les 20 premières années, puis quelques 39 000 tonnes par an dans les 8 années suivantes[1]. Il est clair qu’avec de telles projections, le droit à un environnement sain est plus que jamais menacé pour la population de Petite-Nation et que la lutte dont M. St-Hilaire esquisse ici quelques-uns des principaux jalons s’intensifiera.
Un pays de lacs et de rivières
Située dans la région de la Petite-Nation, La Loutre est au cœur d’un territoire jusqu’ici destiné à l’écotourisme et à la villégiature, entre Mont-Tremblant et Lac-Simon, sur les terres non cédées de la communauté autochtone Kitigan Zibi Anishinābeg[2]. « C’est un pays de lacs et de rivières », nous dit M. St-Hilaire. « Il n’y a jamais eu une quelconque activité là où il y aurait ce projet, la nature n’a pas changé, sauf quelques coupes de bois, et là, soudainement, il y aurait une mine de catégorie mondiale. »
Dès que les travaux d’exploration minière ont débuté il y a près de huit ans, un mouvement d’opposition a rapidement pris forme. Très proactive, la mobilisation a été particulièrement médiatisée dans la dernière année, à la suite de l’annonce de référendums portant sur ce projet dans les municipalités avoisinantes. Elle n’est pas seulement menée par des militant·es écologistes. Il s’agit d’un mouvement large rassemblant des acteurs de tous les milieux : des citoyen·nes, des gens d’affaires, des élu·es, des organismes, des entreprises, des spécialistes et des scientifiques.
Comment un citoyen et un maire sont-ils parvenus à mobiliser plusieurs communautés ? M. St‑Hilaire a rassemblé pour la première fois les associations de protection des onze lacs de la région de la Petite‑Nation et c’est ainsi qu’est né le Regroupement de protection des lacs de la Petite‑Nation. Du côté des élu·es, c’est David Pharand, le maire de Duhamel, une municipalité comptant cinq des onze lacs de la région, qui a amorcé le mouvement, car « il avait la légitimité nécessaire pour faire circuler le dossier auprès des élu·es ».

Durant les premières années, les actions se sont déroulées à une échelle très locale. Or, M. St-Hilaire s’inquiétait, car il se disait : « Si on reste local, on va être oublié, ce ne sera pas long. Il faut agrandir [le mouvement]. » C’est ainsi que la Coalition québécoise des lacs incompatibles avec l’activité minière (Coalition QLAIM) a vu le jour en janvier 2023. Il s’agit d’un regroupement de 150 associations de protection des lacs de diverses régions administratives du Québec, telles que la Mauricie et les Laurentides. Le résultat ? Une force politique plus grande, notamment parce que les Laurentides attirent davantage l’attention des gouvernements et des médias, explique M. St-Hilaire. De fait, c’est à partir de là que les médias ont commencé à couvrir le projet La Loutre.
Autre fait marquant : c’est à la suite de la déclaration faite par François Legault au débat des chef·fes de 2022, où il a dit que les projets miniers ne pourraient aller de l’avant sans « acceptabilité sociale »[3], que l’idée d’un référendum a été avancée par l’Union des municipalités du Québec. Le but : démontrer l’opposition de la population. L’Alliance des municipalités Petite-Nation Nord a alors été créée dans l’objectif d’organiser un référendum dans les cinq municipalités avoisinantes du site La Loutre. L’Alliance a d’abord organisé trois audiences publiques pour les citoyen·nes (la présidente de Lomiko Metals était seulement à la première alors qu’elle s’était engagée à être présente aux trois). M. St-Hilaire souligne également l’engagement des 125 bénévoles qui ont fait du porte-à-porte afin d’informer les citoyen·nes des référendums et de la tenue des audiences.
Les cinq référendums ont eu lieu simultanément le 31 août 2025. Supervisés par Élections Québec, ceux-ci étaient soumis aux mêmes règles rigoureuses que toute autre élection. Les résultats sont éloquents : 95 % des votants·es s’opposent au projet La Loutre, avec un taux de participation moyen de 57 C’est une belle réussite aux yeux de M. St-Hilaire : « Petite-Nation [rassemblait] une communauté assoupie de gens qui venaient se reposer au chalet, puis, soudainement, c’est devenu une communauté mobilisée et impliquée. Ça a permis la rencontre d’une multitude de personnes qui ne se connaissaient pas, puis qui continuent de travailler ensemble. »
Droit à un environnement sain et accès à l’information
La Charte québécoise des droits et libertés de la personne reconnaît depuis 2006 le droit à un environnement sain, tout comme la Loi canadienne sur la protection de l’environnement, qui précise deux éléments procéduraux protégeant ce droit : l’accès à l’information et la participation à la prise de décision[5]. La Ligue des droits et libertés (LDL) s’inquiète vivement du non‑respect du droit à un environnement sain des citoyen·nes de la Petite‑Nation et des membres de la communauté Kitigan Zibi Anishinābeg, et pour l’ensemble des populations touchées par des projets miniers en élaboration ou déjà en activité.
Le plus grand frein à l’accès à l’information, selon M. St-Hilaire, se trouve dans le fait que ni les élu·es ni les citoyen·nes ne sont familier·ères avec le vocabulaire minier. « La grande majorité de la population ne sait pas faire la différence entre une mine à ciel ouvert et une carrière », affirme-t-il. Lomiko Metals diffuse des informations avec un vocabulaire très technique, incompris de la population, sans effort de vulgarisation.
D’ailleurs, la mission de la Coalition QLAIM est entre autres de sensibiliser la population du sud du Québec aux enjeux miniers, puisque dans cette partie du territoire, selon M. St-Hilaire, trop peu s’y intéressent ou ont des connaissances sur le sujet. Il explique cela par le fait que, contrairement au nord, le sud du Québec est une zone de graphite et l’intérêt pour ce minerai est récent : « Avant, le graphite ne servait pratiquement qu’à la fabrication des mines de crayon et du liquide pour les freins des véhicules, alors qu’aujourd’hui le graphite est particulièrement essentiel pour les semi-conducteurs et représente 50 % des minerais présents dans une batterie de véhicule électrique. »
Autre écueil, de nombreuses informations quant aux risques d’un tel projet demeurent inaccessibles et inconnues du public parce que les études d’impact sont longues et coûteuses. Par exemple, selon les spécialistes avec lesquels M. St-Hilaire a collaboré, il y a deux bassins versants dans la région de la Petite-Nation, soit un de chaque côté du site La Loutre : « Un côté descend vers le lac des Plages et l’autre côté descend vers le lac Simon. » Cela fait en sorte que des répercussions sur tous les cours d’eau dans la région, et même au-delà, sont inévitables si un tel projet minier est approuvé. Il ajoute que, même si La Loutre est le septième plus gros projet de ce type en développement dans le monde, sa teneur en graphite (non pur) est de moins de 5 %, ce qui fait que plus de 95 % seront des déchets, en plus d’autres rejets générés par le traitement requis. Ces informations particulièrement préoccupantes quant aux dommages environnementaux potentiels ne sont pourtant pas diffusées.
Un autre enjeu d’accès à l’information concerne les canaux de communication employés. Par exemple, Lomiko Metals a publié un communiqué pour aviser des débuts des travaux d’excavation et d’échantillonnage, mais l’a seulement partagé sur sa page Facebook. C’est souvent grâce au bouche-à-oreille et au partage d’informations entre citoyen·nes et municipalités, plutôt que grâce à Lomiko Metals, que les gens apprennent des éléments nouveaux. Il y a là un manque flagrant de transparence et d’accès à l’information, alors qu’il s’agit d’une de leur responsabilité.
La participation citoyenne

La participation des citoyen·nes à la prise de décision passe notamment par la prise en compte de leur point de vue et de leur volonté par les gouvernements. Dans le contexte de La Loutre, il ne faut pas tenir pour acquis que la tenue de référendums suffit, car étant seulement à titre consultatif et dénués de caractère contraignant, ceux-ci n’ont influencé aucune décision jusqu’à maintenant. D’autant que le financement du gouvernement fédéral a été offert dès 2024 (Québec a pour sa part refusé cette même année). Par ailleurs, M. St-Hilaire dénonce qu’il y a là un enjeu de souveraineté, puisque Québec n’a pas été averti du financement octroyé par le fédéral, alors que ce dernier va à l’encontre de la volonté du Québec.
Le financement actuel de La Loutre ne représente que le minimum requis pour réaliser les travaux d’exploration et les examens d’impact, une étape préalable au processus optionnel[6] du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) et liée à la décision finale du gouvernement québécois quant à la réalisation du projet. Concernant le BAPE, même si, après examen, ses conclusions ne sont pas contraignantes (elles non plus), cela représente tout de même l’occasion ultime pour les citoyen·nes d’influencer les décisions du gouvernement en démontrant leurs motifs d’opposition à ce projet minier. Or, non seulement il est possible que le BAPE à ce sujet n’ait jamais lieu, mais, en plus, les délais sont très longs. Pendant ce temps, les communautés de la Petite-Nation sont « à la merci des événements », puisqu’elles n’ont toujours pas accès aux études d’impact alors que des travaux d’exploration minière sont effectués et De plus, le fait que les audiences du BAPE soient optionnelles constitue une entorse démocratique qui affaiblit grandement la mise en œuvre du droit à un environnement sain et la participation citoyenne à la prise de décision. Toutefois, grâce aux résultats des référendums, M. St-Hilaire garde espoir que le BAPE pourra faire tomber définitivement le projet.
La militarisation sous le couvert de la transition énergétique
La Loutre profite d’un financement de 4,9 millions de dollars canadiens d’Ottawa et, depuis 2024, de 11,4 millions en provenance du département de la Guerre des États-Unis, des sommes offertes sous les gouvernements de Justin Trudeau et de Joe Biden[7], donc. Or, un tel financement implique quoi et sert qui, au juste ?
« En mai 2024, personne ne parlait de minerais pour la défense. On parlait de véhicules électriques, nous répond M. St-Hilaire. Par contre, dans la situation actuelle, on aide le département de la Guerre à [mettre en place] une mine pour obtenir des minéraux [destinés à] l’armée d’un gouvernement qui parle de peut-être nous envahir. » En faisant des recherches plus approfondies avec ses collègues, ceux-ci ont d’ailleurs découvert que « le principal minerai dont manque l’armée américaine est le graphite ».
M. St-Hilaire n’est pas le seul à dénoncer les intérêts militaires derrière le projet minier de La Loutre. Rodrigue Turgeon, co-porte-parole de la Coalition Québec meilleure mine, affirme que « [même s’il est] présenté comme une soi-disant solution à la crise climatique, […] ce projet soutient la course aux armements et, finalement, la guerre dans le monde[8]». M. St-Hilaire pointe aussi d’autres enjeux de souveraineté et de sécurité nationale : « On ne devrait pas, si c’est critique et stratégique, laisser les Américain·es ou leur gouvernement investir là-dedans. Pourquoi accepter ça alors qu’on ne les laisse pas investir dans nos sources d’énergie, notre pétrole, dans l’hydroélectricité, etc. ? C’est très questionnable ce geste-là. »
Le projet L’Alternative
Comme la suite des choses dépend du BAPE, et ce, s’il y a un BAPE, M. St-Hilaire nous présente L’Alternative, un projet que les citoyen·nes sont actuellement en train de développer. Il s’agit d’établir une aire protégée sur le territoire au sud de la réserve faunique Papineau-Labelle, qui aurait préséance sur les claims miniers. Officiellement proposé par la MRC Papineau en septembre 2024, ce projet est développé en collaboration avec l’Alliance des municipalités Petite-Nation Nord et avec l’implication de divers organismes, de gens d’affaires et de nombreux·euses citoyen·nes. Un bel exemple misant sur la participation citoyenne pour assurer à long terme le droit à un environnement sain d’une population.
« On veut prendre notre région en main parce que là, on est en train de se la faire piller. Les citoyen·nes ont décidé non seulement de dire non, [mais aussi d’en] faire quelque chose qui nous ressemble », en dit avec fierté M. St-Hilaire. Ainsi, le but de L’Alternative n’est pas seulement de proposer une nouvelle aire protégée, mais surtout un projet de très long terme et d’y proposer des activités (ou plutôt des solutions) économiques durables, qui seront compatibles avec le respect de l’environnement et des caractéristiques de la région. Les entreprises locales souhaitent préserver l’axe économique actuel basé sur le tourisme et la villégiature, plutôt que de développer l’industrie minière à son détriment. Considérant que le ministère de l’Environnement prendra la décision d’appuyer ou non le projet L’Alternative dans trois ans, et qu’il estime également réaliser le BAPE au sujet de La Loutre dans trois ans, M. St-Hilaire nous explique que la stratégie est de tenter de mettre face à un choix : veut-on un projet minier de court terme, qui aura des conséquences dévastatrices pour l’environnement et pour l’économie touristique de la région ou un projet d’aire protégée, de très long terme, qui protégera les écosystèmes et qui favorisera le développement de nouvelles activités économiques durables?
[1] Lomiko Metals Inc., « Lomiko Metals Inc. publie une étude de faisabilité préliminaire positive pour le projet de graphite de La Loutre », communiqué de presse, 24 mars 2026 [en ligne].
[2] Sa position officielle n’a pas été annoncée (ou rendue publique) en raison du manque d’informations disponibles pour évaluer les conséquences réelles de ce projet. Pourtant, le droit au consentement libre, préalable et éclairé dont disposent les peuples autochtones exigeait que la communauté ait accès en temps utile à l’information et la possibilité de se prononcer sur le projet avant qu’il ne débute.
[3] Bien que la démonstration de l’absence d’acceptabilité sociale soit au cœur du mouvement d’opposition à La Loutre, la LDL souhaite rappeler davantage un autre enjeu : la menace que représente ce projet pour le droit à un environnement sain et pour un processus décisionnel démocratique. En effet, contrairement à la notion d’acceptabilité sociale, un concept flou, dépourvu de règles précises pour en définir la mesure ou en déterminer le seuil nécessaire pour autoriser ou arrêter un projet, le droit à un environnement sain est, lui, clairement défini dans la Loi canadienne sur la protection de l’environnement.
[4] Alliance des municipalités Petite-Nation Nord, « 95 % des citoyens disent NON », communiqué de presse du 1er septembre 2025 [en ligne].
[5] Gouvernement du Canada, « Un droit à un environnement sain en vertu de la Loi canadienne sur la protection de l’environnement (1999) », 13 août 2025 [en ligne].
[6] À ce sujet, lire Centre québécois du droit de l’environnement, « Projet de loi 5 : Comme Ottawa, Québec concentre son pouvoir et ouvre la porte à des reculs pour la santé et l’environnement », 10 décembre 2025 [en ligne].
[7] Alex Fontaine, « La mobilisation s’organise contre le projet de mine de graphite La Loutre », Le Devoir, 8 juillet 2025 [en ligne].
[8] Nelly Albérola, « Projet minier La Loutre et armée américaine : “On nous prend pour des c…” », Radio-Canada, 4 juin 2024 [en ligne].
