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Droits et libertés, Printemps / Été 2026
L’espoir qui peut naître du doute
Alexandre Petitclerc, doctorant en philosophie et président du CA de la Ligue des droits et libertés

Entre les attaques répétées contre l’État de droit et la démocratie, ici comme ailleurs, sans oublier les guerres qui se multiplient aux quatre coins du monde, les derniers mois nous obligent à nous questionner sérieusement sur la portée politique du langage des droits humains. Notre impuissance paraît de plus en plus grande et invoquer le respect des droits humains semble souvent de plus en plus vain. Bien sûr, nous ne remettons pas en question le besoin de lutter pour un monde plus juste, mais force est de constater que le doute quant à notre pouvoir collectif de changer les choses s’accentue. Je parle ici d’un doute éthique sur les manières d’y parvenir, sur la bonne action à faire, les mots à employer et les personnes avec qui s’allier. Individuellement ou collectivement, ce doute s’installe et accompagne la mobilisation politique, à un niveau ou un autre. Pouvons-nous l’ignorer, nous en débarrasser ?
À la Ligue des droits et libertés, nous croyons fermement qu’il faut, au contraire, s’y confronter pour pouvoir continuer à lutter, et à lutter ensemble. Garder espoir grâce au doute plutôt que malgré lui : voilà peut-être notre point de départ. Car douter, être incertain·e de savoir ce qui est juste n’est pas un défaut qui nuit à la lutte, mais une de ses conditions. Cela impose un refus de la certitude, ouvre un espace d’écoute et soutient les dialogues qui rendent la démocratie possible. Le doute ne nous affaiblit pas, il fait que nous nous engageons autrement. Le refuser, n’est-ce pas se ranger du côté de celleux qui prétendent tout savoir ? Dans un monde où les certitudes se durcissent, il est important de continuer à douter, non pas de la dignité humaine que nous promouvons, mais des moyens employés pour parvenir à réellement faire changer les choses et affronter des reculs qu’on n’aurait pas cru voir de notre vivant.
Douter, être incertain·e de savoir ce qui est juste n’est pas un défaut qui nuit à la lutte, mais une de ses conditions.
Douter, aujourd’hui, c’est aussi accepter de modifier l’objet même de notre réflexion, non seulement pour remettre en question nos stratégies ou nos mots d’ordre, mais pour repenser le langage même dans lequel nous formulons nos luttes, quitte à douter parfois de la pertinence du régime des droits humains. Non pour le rejeter, mais pour en éprouver les limites et ainsi développer des outils pour les dépasser. Les droits humains sont à la fois un idéal politique et une pratique. Ils prétendent à l’universalité, tout en étant inscrits dans des cadres juridiques et historiques donnés, comme l’explique bien la juriste Monique Chemillier-Gendreau dans ce numéro. On les mobilise comme des instruments politiques, mais leur capacité à transformer le réel demeure incertaine dans un monde où les rapports de force, qu’ils soient politiques, militaires ou financiers, déterminent trop souvent le cours des choses.
Peut-on encore parler des droits humains comme d’un horizon commun, ou assistons-nous à une inflation de leur usage qui en fragilise la portée ? Toutes les injustices relèvent-elles du seul langage des droits humains ou certaines ne nécessitent-elles pas d’être davantage pensées autrement, dans un langage qui soit plutôt celui de la justice sociale, de la redistribution et des structures démocratiques ? Si elle a une valeur morale indéniable, trop souvent, notre nécessaire dénonciation des violations des droits humains ne parvient pas à entraîner une action effective de la part des États, non plus que celle des entreprises et des individus.
Que faisons-nous, alors, de ce langage des droits humains ? Lorsque nous dénonçons une violation de droit, nous nous référons souvent à un cadre juridique particulier mais nous invoquons aussi une exigence morale : celle de la dignité intrinsèque de chaque personne. Dans cet écart entre le droit et la morale, le doute s’installe aussi. Il ne porte pas sur les droits eux-mêmes, mais sur la manière de les faire respecter ; sur la manière de formuler des revendications qui ne se contentent pas d’énoncer des principes, mais qui transforment effectivement les rapports sociaux ; sur la manière de penser l’interdépendance des droits dans un monde profondément inégal, où tous·tes ne disposent pas des mêmes conditions pour les faire valoir.
Nous ne sommes pas égaux·ales face à ces réalités injustes. Le doute même n’est pas également distribué. Il semble qu’il est d’abord l’apanage de qui a le luxe de ralentir, d’attendre. Celleux qui luttent au risque de leur propre vie ne peuvent se permettre ce luxe. Mais nous qui disposons de temps avons la responsabilité de douter : pour ne pas parler à la place des autres, pour ne pas refermer trop vite ce qui doit rester ouvert. Et peut-être est-ce là, finalement, ce que nous avons à préserver : une manière de lutter qui ne cherche pas à nous protéger du doute, mais à l’habiter ; non pas pour suspendre l’action, mais pour la rendre plus juste, plus attentive, plus responsable.
C’est la voie qu’a choisie la Ligue des droits et libertés depuis sa création. Elle porte cet espoir qui peut naître du doute. Elle s’efforce de ne pas céder à l’exigence de l’instantanéité. Sa force est de se mettre au service des luttes pour la défense, la reconnaissance et la mise en œuvre des droits humains, mais aussi de provoquer des réflexions collectives riches sur ce qu’elle fait, et comment elle le fait. Si les droits humains doivent encore signifier quelque chose, ce n’est peut-être pas dans la certitude qui se dégage du langage qui leur est associé, mais dans l’usage que nous en faisons, un usage toujours contextuel, toujours imparfait, mais ouvert à la remise en question ; un usage où l’on accepte de ne pas tout clarifier, de ne pas tout résoudre, mais sans jamais renoncer. Dans cette optique, douter n’est ni un luxe que l’on ne s’accorde que lorsque tout va bien, ni un frein à la lutte. C’est une manière de rester solidaires et de maintenir vivante cette exigence minimale, mais fondamentale : celle d’un égal respect des droits humains, pour tous·tes.
