Introduction

Venezuela: Les désastres de la nouvelle offensive impériale

Avec l’actuelle crise sociale et économique que connaît le Venezuela, il peut être tentant de remettre le blâme sur le gouvernement de Maduro. Or, les États-Unis, le Canada et le groupe de Lima ont grandement contribué à cette crise. En offrant une analyse politico-historique, Thomas Chiasson-LeBel démêle le tout.

Venezuela: Les désastres de la nouvelle offensive impériale

Thomas Chiasson-LeBel, PhD en science politique de l’Université York
Chercheur associé, Département d’études Latinos-américaines, Université de la Californie, Santa Cruz

Les États-Unis et leurs alliés, avec le Canada en première ligne, imposent des sanctions qui visent à saper  l’économie interne du Venezuela. Sous prétexte d’aider le peuple, ils affament la population. Les sanctions ont d’ailleurs été condamnées comme atteintes aux droits de la personne par un expert de l’ONU1, institution qui continue de reconnaître le gouvernement de Maduro. 

À l’origine de la crise

Pour comprendre la crise économique actuelle, il faut d’abord saisir la crise politique sous-jacente. L’élection de Hugo Chávez en 1998 a donné lieu à une escalade des tensions entre son gouvernement et l’élite économique nationale. La capacité de l’État à résister aux pressions est renforcée par son accès à la rente pétrolière qui lui donne une plus grande autonomie.

Avec le virage néolibéral des années 1990, l’élite économique a raffermi son contrôle de l’État, mais elle en a du même coup miné la légitimité. Chávez s’est fait élire en promettant de corriger les inégalités économiques qui en résultaient à l’aide de programmes de redistribution, mais aussi par un soutien au développement économique qu’il voulait capitaliste à l’époque. Or, ces actions requéraient la récupération d’une plus grande autonomie de l’État et d’un plus grand contrôle des revenus issus de l’exploitation pétrolière.

L’élite économique nationale n’a pas accepté ces transformations. Elle a appuyé une tentative ratée de coup d’État en 2002 qui a mis à la tête du pays, pendant quelques jours, le président de la fédération unissant les chambres de commerce et associations d’industriel-le-s du pays. Cet évènement politique a jeté les bases d’une hyperpolarisation politique, une situation dans laquelle les secteurs qui s’opposent ne reconnaissent ni la légitimité de leur adversaire, ni l’application de règles communes pour trancher les différends.

L’hyperpolarisation, manifestée notamment par le refus des partis d’opposition d’accepter leur défaite lors de nombreux scrutins, a créé un environnement économique dans lequel les investisseur-euse-s privés préféraient importer des produits finis plutôt que d’investir dans la production nationale. Cette tendance a été renforcée par la stratégie économique du gouvernement qui distribuait des devises à taux préférentiel pour les importations, rendant certaines formes de spéculation très attrayantes. L’importation avec des devises subventionnées, pour vendre au prix correspondant au taux de change du marché, assure des gains spectaculaires. C’est ainsi que l’économie nationale s’est de plus en plus désindustrialisée, augmentant sa dépendance au pétrole et aux importations.

Le gouvernement de Chávez a bien tenté, à partir de 2006, d’utiliser les pétrodollars pour soutenir l’émergence d’une économie socialiste. Il en est découlé une foule d’initiatives de production alternative des plus intéressantes, mais elles ne sont pas parvenues à remplacer la structure d’une économie capitaliste très centralisée.

Lorsque les cours du pétrole ont fortement chuté à partir de 2014, l’édifice s’est déstabilisé. Les immenses gains sociaux en matière de santé, d’alimentation et de réduction de la pauvreté qui avaient été réalisés sous le gouvernement Chávez se sont rapidement effrités.

Les sanctions économiques

Les États-Unis n’ont jamais caché leur opposition aux divers gouvernements chavistes. Ils ont appuyé la tentative de coup d’État de 2002, et sont au coeur des plus récentes manoeuvres pour chasser Nicolas Maduro de la présidence du pays. Ils n’ont jamais toléré la gestion souveraine de ses ressources naturelles par le Venezuela. Connaissant ce désaccord, le Venezuela a diversifié ses relations internationales, tissant des liens plus étroits avec la Chine et la Russie, et frustrant ainsi les prétentions hégémoniques des États-Unis sur le continent.

Le journaliste John Pilger fait remarquer que la guerre économique des États-Unis visant à faire chuter le prix du pétrole sur les marchés et les sanctions économiques imposées ont eu des conséquences catastrophiques pour le Venezuela. Sur une période d’un an, de septembre 2017 à août 2018, les revenus pétroliers du Venezuela auraient chuté de 6 milliards de US $.2

Dès 2015, le gouvernement de Barack Obama plaçait le Venezuela sur la liste des menaces à la sécurité interne des États-Unis et imposait des sanctions économiques contre certains dirigeants. Les sanctions économiques se sont durcies depuis 2017, renforçant l’étranglement d’une économie affaiblie. Les sanctions freinent également les transactions avec plusieurs autres pays. La banque d’Angleterre refuse depuis 2018 de rendre les réserves d’or qu’elle garde pour le gouvernement du Venezuela. Depuis le début de 2019, Trump a augmenté la pression, congelant des actifs vénézuéliens en ses terres d’une valeur estimée à sept milliards de dollars US, ce qui comprend des avoirs de la chaîne de station d’essence Citgo, propriété de la compagnie pétrolière d’État du Venezuela, PDVSA. Il annonçait également rediriger les revenus de la vente du pétrole de cette compagnie, estimée pour 2019 à plus de 11 milliards de dollars US, vers Juan Guaidó. Alors que les États-Unis ont dénoncé les nationalisations dans le secteur pétrolier effectuées par Chávez comme étant une violation de la propriété privée, ils interviennent dans la propriété du Venezuela en leur terre pour des motifs non moins politiques. Ils paient avec l’argent du pétrole vénézuélien l’État parallèle qu’ils essaient de construire.

 


… et le droit international
« La coercition, qu’elle soit militaire ou économique, ne doit jamais être utilisée pour obtenir un changement de gouvernement dans un État souverain. L’utilisation de sanctions par des puissances étrangères pour renverser un gouvernement élu viole toutes les normes du droit international ».

  • M. Idriss Jazairy, rapporteur spécial des Nations Unies « Venezuela sanctions harm human rights of innocent people, UN expert warns » Haut commissariat des droits de l’Homme, Nations Unies 31 janvier 2019

« Les sanctions unilatérales imposées par l’administration Trump sont illégales en vertu de la Charte de l’Organisation des États américains (OEA), en particulier les articles 19 et 20 du chapitre IV. Elles sont également illégales en vertu du droit international des droits de l’homme, ainsi que des traités signés par les États-Unis ».

  • Mark Weisbrot et Jeffrey Sachs, Center for Economic and Policy Research (CEPR) Les sanctions économiques en tant que punition collective : le cas du Venezuela avril 2019.

1 ONU Derechos Humanos, Las sanciones a Venezuela atentan contra los derechos humanos de personas inocentes, Noticias ONU, 31 janvier 2019, https://news.un.org/es/story/2019/01/1450292.

2Joe Emersberger, Trump’s Economic Sanctions Have Cost Venezuela About $6bn Since August 2017, venezuelanalysis.com, 27 septembre 2018.

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