Introduction

Wapikoni Mobile

Manon Barbeau, la directrice générale de Wapikoni mobile, expose les différentes facettes sociales du projet Wapikoni. Celui-ci offre des ateliers pratiques adaptés à la réalité des Premières Nations. La vidéo et la musique deviennent de puissants outils de transformation sociale pour les jeunes autochtones.

Wapikoni Mobile

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Crédit photo: Mathieu Buzzetti-Melançon
Crédit photo: Mathieu Buzzetti-Melançon

Manon Barbeau, directrice générale
Wapikoni mobile

J’écrivais un scénario de fiction intitulé La fin du mépris avec un groupe de jeunes Atikamekw de Wemotaci, petite communauté au nord de La Tuque, dans la forêt mauricienne. La jeune leader du groupe, Wapikoni Awashish, 20 ans, était une vraie résiliente. Sa mère était morte d’une overdose quand elle était encore adolescente. Wapikoni avait toutefois plein de projets et incarnait la force, l’espoir et la lumière dans une communauté où il y avait beaucoup de suicides. Elle devait jouer le rôle principal dans le film dont nous venions de terminer l’écriture quand sa voiture a percuté un camion forestier sur la dangereuse route de terre qui mène de sa communauté à La Tuque. On a abandonné le scénario et l’idée du Wapikoni mobile est née, qui porte son nom à sa mémoire. Il est alors officiellement cofondé avec le Conseil des Jeunes des Premières Nations du Québec et du Labrador et le Conseil de la Nation Atikamekw. L’Office national du film du Canada a soutenu ce projet.

Le Wapikoni, ce sont des studios de cinéma entièrement équipés de matériel audiovisuel professionnel, qui roulent vers les jeunes des communautés des Premières Nations. À l’intérieur, on retrouve une salle de montage, une salle de projection, un studio de son et d’enregistrement et un espace de formation, de rencontre et d’écoute.

Projet de médiation, de formation et d’intervention, le Wapikoni offre des ateliers pratiques adaptés à la réalité des Premières Nations. La vidéo et la musique deviennent de puissants outils de transformation sociale pour les jeunes autochtones.

En 2014, le Wapikoni célébrait son 10e anniversaire. Plus de 3 500 participant-e-s autochtones de 28 communautés au Canada et 17 en Amérique du Sud y ont collaboré à la réalisation de 850 films diffusés partout dans le monde et honorés de 93 prix dans des festivals nationaux et internationaux. (www.wapikoni.ca)

Encadrés par deux cinéastes-accompagnateurs, une formatrice ou un formateur junior autochtone, un-e intervenant-e jeunesse et une coordonnatrice ou un coordonnateur issu de la communauté, les participant-e-s reçoivent une formation en scénarisation, en réalisation et sur les nombreux aspects techniques du tournage (caméra, prise de son et montage) avec du matériel à la fine pointe de la technologie. Chaque participant-e bénéficie pendant 4 semaines d’un accompagnement adapté à son expérience et à son rythme d’apprentissage qui lui permet de traduire son idée de film en images.

L’approche personnalisée est fondée sur la relation de confiance entre l’équipe et les participant-e-s. L’équipe travaille en étroite collaboration avec les ressources locales de la communauté, afin de prévenir le décrochage scolaire, la toxicomanie et le suicide en développant l’estime de soi, l’autonomie, le leadership et la persévérance scolaire. De nombreux jeunes ont besoin de partager les problèmes auxquels elles et ils font face à la maison et dans leur vie quotidienne. Notre présence ponctuelle, mais récurrente, fait en sorte que ces jeunes se confient, assurés d’une confidentialité rare dans un petit village où tout le monde se connait. Nous prenons les participant-e-s où elles et ils en sont, tant sur le plan personnel que créatif. Toutefois, la courte durée de notre séjour limite les possibilités d’intervention à long terme. Notre mandat est donc de mettre en contact les participant-e-s en difficulté avec un-e « intervenant-e de suivi » de la communauté. D’une escale à l’autre, une relation de confiance de plus en plus profonde s’établit entre l’équipe et les participant-e-s et l’intervention passe alors à un niveau plus personnalisé.

Les participant-e-s présentent d’abord les films réalisés au cours de l’escale dans leur communauté devant un public parfois constitué de 300 ou 400 personnes, contribuant ainsi à l’affirmation et à la fierté identitaire de la collectivité, puis, devant le grand public montréalais, lors du lancement annuel dans le cadre du Festival du nouveau cinéma. Les cinéastes autochtones viennent alors de loin pour établir un dialogue avec des spectatrices et spectateurs de plus en plus nombreux chaque année.

Souvent réalisés en langues ancestrales, ces films sont par la suite traduits en plusieurs langues. Ils amorcent un circuit national, contribuant au rayonnement d’une culture riche et trop souvent méconnue. Chaque fois que c’est possible, les cinéastes accompagnent leur œuvre. Ces courts métrages ont, entre autres, été présentés à Shanghai, au pavillon du Canada durant l’Exposition universelle, aux Jeux olympiques de Vancouver, dans plusieurs festivals prestigieux, mais aussi dans des dizaines de petites communautés autochtones d’Amérique du Sud.

Plusieurs participant-e-s ont poursuivi une carrière en cinéma ou en musique à la suite de leur passage dans le Wapikoni. Mentionnons Samian, rappeur anishnabe, qui a fait ses premières armes dans les studios ambulants en 2004 et a maintenant 3 albums à son crédit, dont l’un a reçu le prix du meilleur album hip hop de l’année 2012; Kevin Papatie de Kitcisakik, qui a réalisé près d’une dizaine de films qui l’ont mené jusqu’en Nouvelle-Calédonie à la rencontre des Kanaks; Marie-Pier Ottawa, qui a vu ses œuvres sélectionnées dans des festivals prestigieux et a trouvé un emploi chez Rezolutions Pictures; Abraham Côté, qui enseigne maintenant l’audiovisuel à l’école secondaire de Kitigan Zibi, sa communauté; la jeune innue Jani Bellefleur, qui a terminé avec succès une formation professionnelle en cinéma à l’Institut national de l’image et du son (INIS); et le mi’gmaq de Listuguj, Ray Caplin, qui étudie maintenant en cinéma à l’université Concordia après que la prestigieuse école des Gobelins à Paris lui ait offert une école d’été gratuite.

Mais le Wapikoni, c’est aussi une histoire de rencontres. La vision du monde et de l’Autre des cinéastes accompagnateurs qui ont côtoyé la réalité des communautés des Premières Nations a été enrichie. Quelques-unes et quelques-uns ont développé des amitiés durables avec les participant-e-s. D’autres ont poussé plus loin leur implication dans les communautés en développant des longs-métrages en partenariat avec les communautés elles-mêmes. D’autres encore ont collaboré à l’installation de studios permanents dans l’une des communautés où elles ou ils œuvraient comme cinéastes accompagnateurs.

Des projections organisées dans les écoles non autochtones, animées par des représentant-e-s des Premières Nations, contribuent également à faire connaître la réalité contemporaine des Premières Nations au-delà des idées préconçues.

De la même façon, la centaine de projections publiques qui a lieu chaque année au Canada et dans le monde crée des ponts entre non autochtones et autochtones, permettant aux non-autochtones de découvrir à la fois une culture immensément riche et pourtant menacée et l’immense talent des jeunes qui la véhiculent.

En 2012, le Wapikoni recevait une reconnaissance de l’ONU pour l’ensemble de son travail et en 2014, il comptait parmi les 10 organismes récipiendaires du Prix de l’Innovation interculturelle de l’Alliance des civilisations des Nations Unies et du groupe BMW.

Le Wapikoni a maintenant étendu ses formations en Bolivie, au Pérou, au Chili et au Panama, en collaboration avec des partenaires locaux. Partout, il œuvre à mettre en lumière, par le cinéma, ces peuples dont on parle trop peu.

En 2014, le RICAA voyait le jour, à la suite du premier forum international Quand le cinéma crée des ponts organisé par le Wapikoni avec des partenaires de tous horizons dans le cadre du festival Présence autochtone. Ce Réseau international de création audiovisuelle autochtone regroupe actuellement 35 membres de 12 pays. Il permettra aux premiers peuples du monde d’unir leur voix et de se faire entendre par la création d’œuvres cinématographiques collectives sur des enjeux communs.

Le Wapikoni mobile travaille à retisser le lien. La colonisation infligée aux communautés des Premières Nations, la Loi sur les Indiens, la création des réserves, l’épisode des pensionnats et le racisme quotidien ont engendré des blessures profondes. On ne peut consoler l’inconsolable ni réparer l’irréparable.

Mais les 850 œuvres cinématographiques remarquables d’authenticité et de puissance créées depuis 10 ans dans le contexte du Wapikoni donnent une voix pour se faire entendre internationalement à un peuple trop longtemps invisible.

 

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