Introduction

50 ans de luttes à poursuivre pour les droits humains

50 ans de luttes à poursuivre pour les droits humains

Revue Droits et libertés, Vol. 33, numéro 1, printemps 2014

 

Nicole Filion, coordonnatrice
Dominique Peschard, président
Ligue des droits et libertés

Le 50e anniversaire de la Ligue des droits et libertés (LDL) aura été l’occasion de rappeler l’importance des luttes qui ont été menées durant les 50 dernières années, en faveur des droits humains, pour une société juste et solidaire, de rappeler également combien l’action de la LDL et les luttes qu’elle a menée s tout au long de son histoire sont intimement liées à la vie sociale et politique du Québec, passée et actuelle. Cet anniversaire aura aussi permis de souligner son rôle de précurseur, son engagement à intervenir inlassablement et ce, même à contre-courant, son rôle de chien de garde pour défendre et préserver les acquis ainsi que son leadership rassembleur autour des questions de droits humains.

Dans le contexte de ce 50e anniversaire, la LDL a également réalisé une série d’activités marquantes qui ont proposé aux organisations de la société civile québécoise une plus grande concertation autour d’un projet de société fondé sur la réalisation de tous les droits humains. Ces activités ont également ouvert la voie vers de nouvelles perspectives de lutte mais aussi mis en lumière les défis auxquels les militant-e-s et les organisations sont confrontés.

C’est ainsi que la LDL a publié la revue sur les 50 ans d’action de la LDL, mené à terme la réalisation du Rapport sur l’état des droits humains au Québec et au Canada (RDH), suivie de la publication de la Revue et la tenue du forum sur les Perspectives pour les droits humains.

Lorsque la LDL lance en 2010 le projet de réalisation du RDH, elle propose aux organisations communautaires et syndicales d’y participer collectivement. Tou-te-s prennent alors acte de l’ampleur des reculs subis au cours des dernières années en ce qui concerne l’ensemble des droits humains. Puis, considérant que les droits humains sont interdépendants, on convient collectivement de lier les différentes problématiques auxquelles sont confrontées les organisations afin d’identifier les principaux obstacles à la réalisation de l’ensemble de ces droits. La démarche proposée par la LDL devient en soi un outil de concertation et de mobilisation collective.

L’étape de la cueillette d’information réalisée par chacune des organisations participantes, leur a par la suite offert une réelle possibilité d’ouvrir à l’interne un débat collectif, de faire un bilan des avancées, des reculs sur le terrain des droits humains ainsi qu’un bilan quant aux stratégies de mobilisation auxquelles elles avaient habituellement recours. Chaque organisation l’a fait à sa manière et la richesse des informations recueillies témoigne certainement du sérieux des démarches ainsi réalisées.

Devant l’ensemble des enjeux environnementaux, sociaux et économiques de taille soulevés par les organisations participantes et les obstacles auxquels celles-ci sont confrontées dans leurs luttes, notamment sur le plan de la démocratie et des droits civils et politiques, la LDL conclut à la nécessité d’opérer un changement de fond dans le mode actuel d’organisation économique, social et politique. Plus de 45 organisations de la société civile québécoise adhèrent à cette conclusion qui invite à rompre avec le projet de société qu’on nous impose.

Rencontre à Gatineau sur le Rapport sur l’état des droits humains, 2014

Les rencontres de formation de formatrices et de formateurs, puis les rencontres régionales qui ont suivi la publication du RDH, auront permis, sur une base intersectorielle, aux organisations en région de partager leur compréhension des conclusions du rapport et d’envisager certaines stratégies de lutte.

Le RDH n’avait pas pour propos d’offrir des perspectives d’intervention ni d’alternative au mode actuel d’organisation sociale, politique et économique. Certes il réfère à certaines perspectives de rupture mais sans plus. Et, bien évidemment, la LDL n’allait pas en rester là. Elle a donc réalisé la revue Perspectives pour les droits humains[1][2] qui propose différentes pistes visant à remettre les droits humains au cœur des décisions politiques, juridiques et économiques à prendre au niveau global tout autant que local.

Le Forum sur les Perspectives pour les droits humains qui a eu lieu le 25 avril 2014 a quant à lui convié les organisations et militant-e-s à un moment de réflexion et d’analyse portant sur des pratiques et des luttes qui proposent une rupture avec l’une ou l’autre des trois tendances identifiées dans le rapport sur les droits humains, c’est-à-dire : le tout à la croissance économique, l’extension de la logique de marché à l’ensemble des activités de la société ainsi que les attaques aux droits indispensables à la démocratie. Le forum a permis à la fois de mesurer les défis auxquels nous faisons face et de dégager certaines conclusions quant à des pistes d’action.

Le premier grand défi est que le constat du RDH est encore loin d’être partagé par l’ensemble de la population et que beaucoup de travail reste à faire pour contrer le discours dominant dénoncé dans le rapport. Les trois principaux partis aux dernières élections provinciales, qui défendent tous le modèle de développement que nous contestons, ont recueilli plus de 90% des suffrages votant-e-s. Malgré que le dernier rapport du GIEC ait démontré avec encore plus de force les conséquences catastrophiques de notre mode de développement, environ les deux tiers de la population du Québec demeure favorable à l’exploration et l’exploitation du pétrole au Québec parce que cela serait bon pour l’économie, l’emploi et les finances publiques.

La difficulté à faire émerger une autre vision de l’ordre social et économique est certainement liée au monopole du discours dominant dans l’espace médiatique, comme en témoigne l’omniprésence du débat sur les finances publiques après l’élection du gouvernement libéral. Il y a par ailleurs peu de couverture des luttes populaires et de place dans le débat public pour les visions alternatives.

Dans ce contexte, une responsabilité particulière incombe aux organisations communautaires et syndicales de faire de l’éducation et de la conscientisation une priorité, de refuser l’instrumentalisation des groupes communautaires et de se solidariser avec des mouvements de résistance citoyenne comme celui contre les gaz de schiste. Une lutte qui se présente au départ comme étant un enjeu local, comme celle sur les gaz de schiste, devient l’occasion d’une réflexion, d’une remise en question du mode de développement et une expérience d’organisation et de démocratie citoyenne en dehors des cadres établis.

Il faut sortir du mode défensif qui est démobilisant et se mobiliser sur des alternatives. Face à un ordre mondial qui impose sa domination et aux institutions financières qui dictent leurs politiques aux États sous peine de sanction, nous devons réaffirmer le droit des peuples à l’autodétermination et nos droits de citoyen-ne-s de dire la société que l’on veut. Nous devons développer la solidarité sociale dans un contexte d’insécurité économique pour les populations qui est un terrain fertile pour le repli identitaire et la montée de la xénophobie et des courants de droite. Dans le contexte canadien et québécois, développer la solidarité entre les peuples signifie tout particulièrement réparer l’injustice historique envers les nations autochtones.

Face au caractère supranational de l’adversaire, à des entreprises qui peuvent simplement déménager si les travailleuses et travailleurs font trop de gains dans un pays, ou faire appel à des travailleuses et travailleurs temporaires, la solidarité internationale revêt toute son importance et les luttes se mènent sur plusieurs fronts. Que ce soit dans le cas de l’industrie du textile ou des industries extractives, nous devons tenir responsables les compagnies, notre gouvernement et la responsabilité des instances internationales concernées.

En cette fin d’année de son 50e anniversaire, la Ligue des droits et liberté réaffirme son engagement en tant que composante du mouvement social pour un monde juste et solidaire fondé sur les droits humains.

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[1] https://liguedesdroits.ca/?p=1825