Introduction

Sécurité ou liberté – un faux dilemme

Sécurité ou liberté – un faux dilemme

Revue Droits et libertés, Vol. 33, numéro 1, printemps 2014

 

Christian Nadeau, professeur
Département de philosophie, Université de Montréal

Le rapport conflictuel entre sécurité et liberté exprime un conflit de valeurs typique de notre société contemporaine. Au sein de pays qui se prétendent démocratiques, le principe du droit que nous avons sur nous-mêmes, sur notre personne et sur les éléments de notre vie privée est au fondement des sociétés démocratiques et libérales. En contrepartie, ce respect pour notre personne suppose que celle-ci, tout comme celle d’autrui, soit protégée contre toute forme d’atteinte à son intégrité physique. La question devient alors de savoir si la défense d’une femme ou d’un homme implique d’abord celle de sa personne morale, ou si elle ne correspond pas plutôt à celle de son existence au sens le plus fondamental, c’est-à-dire la protection de son corps et de ses biens. Dans un cas, nous parlons de liberté; dans le second, de sécurité. Le danger consiste à hiérarchiser l’intégrité physique au détriment de toute autre considération. Or, s’il existe encore de nombreux garde-fous pour protéger les libertés individuelles, l’argument le plus courant entendu en faveur d’une primauté de la sécurité est celui qui consiste en gros à nous dire que nous ne pouvons pas vivre libres si nous sommes morts. Une fois cela admis, l’étau se resserre et ce qui nous apparaissait au départ une banale lapalissade s’avère un contrat social liberticide.

D’une fausse dichotomie à un faux dilemme

Personne ne remet en cause l’importance de la sécurité. Le vrai problème est d’évaluer de manière correcte son coût réel. La majorité des gens seront d’accord pour accepter, du moins en principe, des balises pour la conduite automobile. Nous estimerions normal qu’une personne harcelée psychologiquement fasse appel à la police parce qu’elle reçoit chaque jour des appels haineux. Nous avons notre sécurité à cœur et le contraire serait étonnant. Il n’a jamais été question de choisir entre la liberté et la sécurité pour autant. Nous pouvons accepter un certain nombre de contraintes lors de nos déplacements ou dans notre vie sociale, sans pour autant évaluer l’ensemble de nos activités à l’aune d’un principe de sécurité.

De manière ponctuelle, nos dirigeants ou des lobbys puissants tentent de nous faire admettre la nécessité d’accorder une priorité à l’une au détriment de l’autre. Il existe une fausse dichotomie entre la sécurité et la liberté et cette dernière nous a conduits à admettre comme vrai un dilemme sans fondement : en séparant sécurité et liberté et en faisant de cette dernière un luxe par rapport à la première, nous oublions que nous ne voulons pas seulement vivre, nous voulons vivre libres.

La sécurité comme justification de l’autoritarisme

Si ce type de dichotomie existe depuis toujours et fonde la propagande des gouvernements autocratiques, nous avons connu depuis les attentats du 11 septembre 2001 des sommets de la panique sécuritaire, laquelle chaque jour gagne insidieusement du terrain sur nos vies privées.

Bien entendu, il existe encore à l’heure actuelle des balises juridiques propres à notre État de droit. Un tel État implique le respect des normes constitutionnelles par le pouvoir exécutif. Mais est-ce bien le cas? Nous savons avec l’affaire Omar Khadr à quel point la sécurité permet des entorses graves aux droits fondamentaux des individus, même dans notre société, qui n’est pas réputée pour son autoritarisme. La Cour suprême, celle des États-Unis comme la nôtre, n’est pas insensible au chant des sirènes sécuritaires. On fera valoir des arguments typiques du réalisme paternaliste : on ne peut pas être contre la vertu si la vertu est contre elle-même, ce qui est exactement le cas lorsque la défense pour la liberté devient un obstacle à la sécurité en temps de crise. Pour le propre bien des individus, il est de la responsabilité des États de les mettre à l’abri de toute menace, si incertaine soit-elle. À une période exceptionnelle correspondent des mesures exceptionnelles, dont celles qui dépossèderaient temporairement des personnes de leurs libertés fondamentales, à commencer par le droit au respect de leur vie privée. Il apparaitrait dès lors légitime de placer des gens sur une liste d’écoute, d’intercepter leurs courriels, de surveiller leurs déplacements, bref, d’épier les moindre faits et gestes d’une population, toujours soi-disant pour son bien.

Cette défense du réalisme soulève deux questions. D’une part, que voulons-nous défendre au juste lorsque nous jugeons légitime de faire prévaloir la sécurité sur toute autre considération? D’autre part, qu’est-ce qu’une situation de crise? Existe-il quelque chose comme une situation normale, où il ne serait pas possible d’évoquer l’argumentaire de la crise ou de l’urgence et des exceptions qu’elle implique?

L’un des plus importants livres de philosophie politique, le Léviathan de Thomas Hobbes (1651) soutient la thèse selon laquelle, sans institutions, nous serions dans un état de guerre de tous contre tous. L’homme est un loup pour l’homme, dit Hobbes, d’où la nécessité pour chaque personne de transférer à une instance tierce son droit de se défendre. L’État existe dès lors d’abord et avant toute chose pour nous protéger les uns des autres. Il est alors normal, dirait Hobbes aujourd’hui, que chaque citoyen et chaque citoyenne d’un État donné acceptent une perte importante de leurs libertés si cela est nécessaire pour assurer la pérennité de l’État, lui-même garant de la paix civile et de la sécurité de toutes et tous. Hobbes adopte une logique assez proche de celle à laquelle nous nous sommes peu à peu habitués depuis 2001. Pour revenir aux deux questions posées plus haut, Hobbes interpréterait la sécurité d’abord et avant tout comme la protection de notre intégrité physique. En outre, nous serions, selon Hobbes toujours, dans une situation exceptionnelle, puisque l’imminence du danger compte somme toute assez peu. La menace la plus grave contre nous, dit-il, est celle contre le droit absolu de l’État. Aucune contrainte, ni constitutionnelle ni de la part de la société civile, ne devrait empêcher l’État de faire ce pour quoi il existe : assurer la protection des individus qu’il gouverne. Sans le pouvoir souverain et donc absolu de l’État, ou d’une institution jouant un rôle analogue, nous ne pourrions espérer jouir de notre vie, ni non plus de nos biens ou de nos libertés.

Ce que valent nos libertés

Nous avons fini par internaliser la nécessité de certains ajustements à nos droits et libertés, sans savoir ni comprendre ce que nous perdons en échange de notre abnégation. Certes, en surface du moins, le paysage politique n’a, à l’heure actuelle, rien de comparable à celui du début des années 2000. Il suffirait toutefois d’une nouvelle attaque d’envergure pour redonner aux pouvoirs coercitifs de l’État ou de compagnies privées spécialisées en sécurité une marge de manœuvre sans limites. Le discours de la peur est le discours terroriste par excellence, précisément parce qu’il terrorise et soumet par la peur des individus qui pourraient s’avérer autrement récalcitrants. En outre, non seulement la peur incite-t-elle à l’obéissance, elle favorise la déférence à l’égard des élites.

La fausse dichotomie entre liberté et sécurité permet d’assurer leur hiérarchisation. Cela suppose un appauvrissement considérable de ces deux valeurs ou de ces deux concepts. La liberté devient secondaire et ne possède plus aucune valeur pour elle-même. Elle ne représente plus un objectif, elle se comprend comme un moyen en vue d’une fin supérieure. Or, cette finalité, celle de la sécurité, ne se trouve guère mieux servie par la dichotomie. Si elle occupe le haut du pavé, elle ne veut plus dire grand-chose. Elle signifie tout au plus la préservation de l’autorité de l’État. Même l’intégrité physique des personnes, comme le pensait Hobbes, n’appartient plus au registre de la sécurité, comme l’ont bien montré les révélations sur la torture, les déportations de prisonniers ou l’assassinat ciblé d’Anouar Al-Aulaki.

Défendre nos droits et libertés ne contredit en rien la sécurité, si nous acceptons de redonner une pleine signification à ces valeurs. Vivre libre implique la sécurité et vice versa. Il n’y a pas d’échanges, pas de négociation possible entre les deux, sans perte majeure pour chacune d’elles. Si nous voulons garantir notre sécurité, nous devons nous assurer de protections contre ceux-là même qui prétendent nous protéger et qui augmentent chaque jour leur pouvoir sur nos choix, nos vies et notre avenir.

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