Luttes abolitionnistes et féminisme carcéral

À travers ses expériences personnelles et professionnelles, Marlihan Lopez révèle les failles du système judiciaire et carcéral dans la lutte contre les violences genrées et sexuelles, et propose une perspective abolitionniste comme voie vers une réponse plus juste et émancipatrice.

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Droits et libertés, printemps / été 2024

Luttes abolitionnistes et féminisme carcéral

Entrevue avec Marlihan Lopez, cofondatrice de Harambec et militante féministe Noire

Propos recueillis par Delphine Gauthier-Boiteau, doctorante en droit et membre du comité de rédaction de la revue et du comité Enjeux carcéraux et droits des personnes en détention de la Ligue des droits et libertés

À travers ses expériences personnelles et professionnelles, Marlihan Lopez révèle les failles du système judiciaire et carcéral dans la lutte contre les violences genrées et sexuelles, et propose une perspective abolitionniste comme voie vers une réponse plus juste et émancipatrice.

D’abord, peux-tu nous parler des liens entre féminismes et abolitionnismes ?

Comme féministe Noire, j’ai été très vite confrontée au fait que l’on s’appropriait et que l’on déformait certains des concepts les plus importants qui existent dans la tradition radicale Noire. Par exemple, en contexte francophone, il y a une cooptation de la notion d’abolition, c’est-à-dire une appropriation et un usage au sens retourné de ce terme par des groupes féministes qui militent pour la criminalisation et l’abolition du travail du sexe. Cet usage par ces groupes est dérangeant, parce qu’outre la cooptation et le renversement de sens de la notion d’abolition, les personnes que l’on veut criminaliser par cet usage sont celles que l’État rend les plus vulnérables à la criminalisation, la surveillance et aux violences systémiques.

C’est aussi que ces mouvements, que l’on peut associer à un féminisme carcéral, n’ont pas de relations de solidarité vis-à-vis des luttes de libération Noires. Donc de coopter et de réutiliser ce terme de façon à nuire à nos communautés, c’est quelque chose qui m’a toujours heurtée. Et d’ailleurs, même si en réaction à l’assassinat de George Floyd, l’abolition et le définancement de la police ont été plus discutés dans l’espace public, aucune action ou aucun geste n’a été posé pour corriger le tort de cette cooptation de nos concepts.

Pour nommer ce mouvement qui veut criminaliser le travail du sexe — composé surtout de femmes — j’emploie donc le terme prohibitionniste, que plusieurs groupes de défense des droits des travailleuses du sexe utilisent. Pour moi c’est vraiment important de me réapproprier l’abolitionnisme et de le renvoyer à ses racines radicales Noires, parce que désormais quand on se dit abolitionniste ou féministe abolitionniste, des personnes pensent qu’on est en faveur de la criminalisation du travail du sexe bien que cela soit à l’opposé des politiques abolitionnistes. Cette clarification est nécessaire chaque fois que j’écris sur ces thématiques parce que cette cooptation est non seulement locale, mais réelle en France et en Amérique latine.

Le féminisme abolitionniste et/ou anticarcéral adopte une approche intersectionnelle et systémique pour analyser et s’attaquer aux systèmes d’oppression. Les partisanes du féminisme abolitionniste comprennent que le système juridique pénal de l’État fonctionne comme il a été conçu : pour maintenir un ordre raciste, patriarcal et capitaliste de contrôle social par la violence. Elles ont souligné l’importance de développer des réponses à la violence genrée, qui ne s’appuient pas sur un système pénal sexiste, raciste, classiste et transphobe.

– Marlihan Lopez

Quelles sont tes expériences des milieux féministes et des limites du système de justice pénale et carcérale à la lutte contre les violences genrées et sexuelles ?

J’ai travaillé pendant plusieurs années au sein d’un regroupement qui oeuvre contre les violences à caractère sexuel (VCS). Mon rôle était de travailler en parallèle avec des organismes communautaires qui desservent des groupes de femmes minorisées, tels que des femmes Autochtones, en situation de handicap, migrantes, racisées et/ou queers. Pendant la première vague du mouvement #moiaussi, j’ai vu comment l’impact sur ces groupes a été différent. Ici au Québec, ce mouvement a beaucoup porté sur la responsabilisation du système de justice face à ses échecs en réponse au traitement des VCS. Les stratégies de la plupart des organismes de ce milieu tournaient donc surtout autour de la réforme du système judiciaire pour mieux accompagner les victimes. Les groupes minorisés avec lesquels j’ai travaillé font face à des barrières systémiques d’une part, au dévoilement des violences sexuelles dans le contexte de #moiaussi et d’autre part, à une revictimisation par le système judiciaire qui se traduit par un nombre peu élevé de plaintes formelles. Au Québec, le mouvement #moiaussi ne visait pas les systèmes d’oppression tels que le colonialisme, la suprématie blanche, la transphobie et le capacitisme, qui rendaient certaines communautés plus vulnérables aux violences genrées.

J’avais un autre regard sur le mouvement #moiaussi et j’ai commencé à explorer des alternatives à ce que le mouvement contre les violences faites aux femmes préconisait pour répondre aux VCS, soit la criminalisation et la judiciarisation. Il y a eu beaucoup de résistance lorsque j’ai tenté de mettre ça de l’avant. La plupart des organismes en VCS s’opposaient au fait de présenter d’autres options, telles que la justice réparatrice, aux personnes survivantes.

J’ai aussi été chargée du dossier justice au moment où il y avait des appels à implanter le modèle de Philadelphie. Ce modèle renvoie à ce qui s’est passé dans cette ville, alors que la population a été alarmée par le fait que vraiment beaucoup d’agressions à caractère sexuel ont été considérées non fondées par la police. Des groupes de femmes travaillant dans le milieu de lutte aux violences genrées ont fait pression pour mettre en place un modèle qui implique qu’une alliance de groupes de défense des droits des femmes révise les dossiers jugés non fondés pour comprendre la cause. C’est une forme de mécanisme d’examen de l’enquête policière. Dans la dimension locale du mouvement #moiaussi, il y a eu une enquête du Globe and Mail qui mettait au jour le nombre important de cas jugés non fondés par les services policiers au Canada. Les organismes qui travaillent en lutte contre les VCS ont fait pression pour l’implantation du même modèle au Québec. Après des rencontres avec différents acteurs (DPCP, police, etc.), un projet devant répliquer le modèle de Philadelphie a été accepté. Dans les faits, cela n’avait rien à voir puisque des représentant-e-s de la police étaient étroitement impliqués dans le processus de révision ; choisissaient quels dossiers étaient soumis à une révision ; et limitaient la portée de ces révisions. Donc on se retrouve avec un mécanisme qui n’est pas indépendant et où, encore une fois, c’est la police qui audite la police.

Dans ce contexte, il y a eu de la résistance à la présence de certains groupes, notamment ceux représentant des femmes autochtones — alors que c’était peu de temps après les dénonciations à l’égard de policiers de Val-d’Or, pour des VCS. C’était très délicat et les rapports de pouvoir étaient tangibles. Là encore, cela confirmait que le système judiciaire ne serait jamais une réponse appropriée pour les personnes survivantes de violences à caractère sexuel ou genré.

Puis, encore une fois, mes expériences personnelles m’ont toujours dissuadée de faire appel à la police. La seule instance où j’ai considéré porter plainte, c’était dans le contexte d’un accompagnement que j’ai reçu par un organisme de lutte aux VCS, où on m’a encouragée à appeler leur agent sociocommunautaire — qui est un policier —, parce que je considérais avoir une responsabilité pour que la situation ne se reproduise plus étant donné l’implication de la serveuse du bar où l’intoxication involontaire que j’ai vécue s’était produite. Les agent-e-s qui sont venu-e-s me voir m’ont blâmée de ne pas avoir fait attention à mon verre ; m’ont dit qu’iels ne pouvaient pas faire grand-chose ; et m’ont invitée à faire l’enquête moi-même, c’est-à-dire à aller poser des questions à l’établissement afin de voir si cela s’était déjà produit. J’ai aussi donné le nom de témoins qui n’ont jamais été contactés ensuite. Cette expérience m’a simplement confirmé que ce n’était pas une réponse qui allait m’apporter la guérison ou une réparation à la violence vécue.

Qu’est-ce qu’une perspective abolitionniste peut apporter comme élément de réponse aux violences genrées et sexuelles ?

En réponse aux problèmes sociaux et aux violences de notre société et en lieu et place de life-affirming-programs axés sur la vie et l’épanouissement, on développe des programmes fondés sur la criminalisation, la surveillance et la punition. On n’a pas parlé des alternatives en termes de ce que permet la justice transformatrice, mais il y a plusieurs initiatives mises en place par des communautés qui connaissent la criminalisation et la surveillance policières, et qui sont très bien placées pour comprendre les dangers et violences du système carcéral et d’une réponse carcérale à la violence.

Je crois qu’il faut surtout se demander, qui sont les personnes que l’on rend les plus vulnérables à ces systèmes ? Ce sont les personnes qui ont un historique en termes de colonisation et d’esclavage. La prison, en Amérique du Nord, est temporellement venue se substituer à l’esclavage lorsque celui-ci a été aboli. Il suffit de lire l’histoire pour comprendre où on est, et pour comprendre ce qu’il faut faire (et ne pas faire) pour en finir avec les violences, que celles-ci soient étatiques, systémiques ou interpersonnelles. C’est aussi pourquoi il faut éviter la rhétorique du système brisé ou à réparer. Il faut explorer l’abolition, comprendre que ces systèmes travaillent contre nous et pas pour nous, mais aussi qu’on ne peut pas les réformer parce qu’ils sont en train de faire ce qu’ils sont censés faire.