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Droits et libertés, printemps / été 2024
Qu’en est-il des systèmes carcéraux et des abolitionnismes?
Entrevue avec Marlihan Lopez, cofondatrice de Harambec et militante féministe Noire
Propos recueillis par Delphine Gauthier-Boiteau, doctorante en droit et membre du comité de rédaction de la revue et du comité Enjeux carcéraux et droits des personnes en détention de la Ligue des droits et libertés
Nous avons discuté avec Marlihan Lopez, co-fondatrice de Harambec et militante féministe Noire, afin connaître son point de vue quant à l’abolitionnisme pénal. Son approche permet la remise en question de systèmes carcéraux au sens large, que ce soit la prison, l’école, les hôpitaux ou les centres jeunesses.
D’abord, peux-tu expliquer ce que l’abolition signifie pour toi ?
Construire une société abolitionniste renvoie à l’abolition des systèmes carcéraux, mais surtout au fait de construire ce qui viendra exister à sa place. C’est un projet d’avenir dans lequel chacun-e de nous a un rôle à jouer. Pour reprendre l’imagerie de la militante Mia Mingus[1], c’est comme une terre sur laquelle il faut semer, pour en récolter les fruits plus tard. Mais ce territoire, il faut aussi le nettoyer pour être en mesure d’y planter les semences. Pour moi, cette image évoque la justice transformatrice. Si on me demande « quand commence l’abolition ? », je réponds que ça commence maintenant. Or, c’est aussi un projet d’avenir qui requiert de mettre en place des systèmes de vie (life-affirming-systems), en lieu et place des systèmes carcéraux. C’est donc de faire en sorte que l’enfermement ne soit plus une option envisageable et de rebâtir nos sociétés.
Pourrais-tu nous parler de ton parcours, de ta posture comme militante afroféministe et de ce qui t’a menée vers l’abolitionnisme ?
Je me considère féministe Noire avec toutes les valeurs politiques que cela implique. Plusieurs expériences, dont certaines très tôt avec la police, m’ont amenée à chercher d’autres alternatives.
Quand j’avais 13 ans, j’étais dans le sud des États-Unis et j’ai vécu une expérience très violente où un policier m’a poussée par terre et crié des insultes racistes. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de personnes Noires et Autochtones qui aient une image très favorable de la police, comme institution. Parce que tout le monde peut avoir un membre de la famille qui est policier, mais ce n’est pas un problème individuel, ça relève d’une dimension institutionnelle.
Depuis que je suis arrivée ici, j’ai milité au sein de mouvements féministes et antiracistes. Je suis arrivée comme migrante sans statut, c’est-à-dire à statut non régularisé, et j’ai commencé à travailler au sein de milieux féministes ou de milieux préoccupés par la justice migrante comme Solidarité sans frontières. J’ai donc vu comment le système d’immigration fait partie du système carcéral, puisqu’il restreint la liberté de mouvement des personnes et criminalise[2] la migration, c’est-à-dire ce que les familles et les personnes font pour fuir la violence coloniale, la guerre, les violences économiques. Déjà à ce moment, j’avais des valeurs politiques abolitionnistes. Je militais beaucoup contre les violences genrées, et c’est une lutte très importante pour moi en tant que survivante. Même au sein de cette lutte et en lien avec mes expériences, la police, les prisons et les tribunaux n’étaient pas vraiment une option ou une solution pour répondre à la violence. Tout ça a vraiment éveillé en moi la curiosité de chercher des voies, des projets faits par des personnes issues de communautés qui ont un historique de criminalisation et de surveillance par l’État. J’ai donc commencé à m’informer sur les alternatives à ce qu’on appelle la justice pénale.
Aussi, je n’ai pas grandi dans un environnement où appeler la police était un réflexe ou une option. Je viens d’un contexte où tu connais tes voisin-e-s, où la notion de communauté a un sens réel — que j’essaie toujours de retrouver ici, en contexte nord-américain néolibéral. Pendant la pandémie de COVID-19, on a pu prendre part à des initiatives d’aide mutuelles qui nous ont permis d’entrevoir un avenir où le sens de communauté serait incarné. On ne pouvait plus dépendre de l’État de la même manière, et ces initiatives ont constitué des pistes vers une nouvelle société qui aurait pu naître. Malheureusement, je pense que nous n’avons pas réussi à suivre ces pistes.
Tu parles parfois de système carcéral et parfois de systèmes carcéraux, peux-tu nous en dire plus ?
Pour moi, l’abolitionnisme est une valeur politique qui permet de lutter contre le système carcéral, que l’on doit envisager sur un spectre comprenant différentes formes de policing et de surveillance, allant jusqu’aux prisons, mais qui est loin de s’y limiter. Ainsi, lorsque je parle de systèmes carcéraux, ou de continuum carcéral, ça comporte tous les lieux et les espaces où on pratique cette surveillance et où on répond à un tort par une logique punitive.
Un des premiers espaces carcéraux est l’école : on y pratique une surveillance et on répond aux torts par la punition. Dans certains cas, on mobilise un vocabulaire carcéral, notamment lorsqu’on parle de detention en anglais. Des recherches montrent que les enfants Noir-e-s sont davantage discipliné-e-s à l’école, et qu’iels subissent un phénomène d’adultification, c’est-à-dire qu’iels sont pathologisés et traités comme des adultes malgré leur jeune âge. Iels ne peuvent pas commettre des erreurs sans punition, alors qu’un-e enfant blanc-he est excusé-e plus facilement. Le système scolaire doit être inclus dans notre compréhension du système carcéral et aux États-Unis le concept de school to prison pipeline évoque ce qui est à la fois créé par la surveillance et la criminalisation des jeunes à l’école, et par les inégalités sociales et raciales issues des systèmes d’oppression.
Ce ne sont pas que les jeunes Noir-e-s, mais aussi ceux en situation de handicap. Mon fils est autiste et lors de la relâche, on devait l’envoyer dans une école spécialisée où il y avait des verrous extérieurs sur les portes des salles de classe (l’école justifie cette pratique dans une logique de sécurité). Outre le vocabulaire carcéral, on emprunte aussi à son architecture et on constate que la police est de plus en plus appelée à y intervenir. Cela traduit la présence de logiques carcérales dans le champ scolaire et le capacitisme vis-à-vis de personnes, jeunes ou moins jeunes, en situation de handicap.
Par ailleurs, les expériences de personnes Noires et Autochtones dans le système de santé et les hôpitaux témoignent de processus de surveillance et de violences systémiques et, en particulier dans le champ de la psychiatrie, de la reproduction de logiques d’enfermement et de contrôle (par exemple : possibilités juridiques de traitement et d’enfermement contre le gré, usage disproportionné de mesures psychiatriques coercitives envers les hommes Noirs[3], etc.).
Enfin, le système de protection de la jeunesse est le prolongement des écoles résidentielles, ce qui se traduit par la surreprésentation de familles Autochtones. C’est aussi le lieu d’une surreprésentation des familles Noires dans le nombre de signalements, ce qui est lié à la criminalisation de la pauvreté et au racisme anti-noir. Quand je suis arrivée, j’aurais pu être aux prises avec ce système-là. Mon fils prenait trois autobus pour aller à l’école, puisqu’il n’allait pas à l’école de quartier (faute de ressources adaptées dans celle-ci). Il faisait froid alors il portait plusieurs couches de vêtements. Une fois l’infirmière m’appelle, me met en attente et je me dis oh my god mon fils a eu un accident. Quand elle revient, elle me dit « j’essaie de trouver une interprète », je lui dis « mais pourquoi ? » et elle me dit « ah ! vous parlez français ». Elle enchaine avec la raison de son appel : « je ne sais pas d’où vous venez, mais ici au Canada on n’habille pas les enfants autant, parce qu’ils risquent plus de tomber malade ». Je lui dis « madame vous m’appelez à mon travail pour me corriger parce que j’ai trop habillé mon fils ? Est-ce que vous savez qu’il prend trois autobus pour arriver à l’école et que parfois on attend 20 minutes quand il fait -20 ou -25 ? ». Cela est un exemple ordinaire de situation qui pourrait mener à un signalement à la protection de la jeunesse, en particulier à partir du motif de négligence. Des personnes du milieu scolaire avec qui j’ai eu l’occasion de discuter m’ont dit qu’iels signalent des familles migrantes racisées juste pour « faire leur éducation », parce qu’iels considèrent que ça leur fera du bien.
Tout cela s’insère dans un continuum carcéral, c’est-à-dire dans un éventail de pratiques de surveillance et de criminalisation des personnes et de leurs conditions matérielles précaires, lesquelles découlent de l’interaction entre plusieurs systèmes d’oppression.
Comment peut-on travailler vers ces abolitions ?
Comme personne qui a déjà vécu des expériences de précarité importante, je sais que l’état de ma santé mentale est circonstanciel. Sans un travail comme celui que j’ai en ce moment, qui me permet de payer le tutorat de mon fils et sans l’obtention d’un statut migratoire moins précaire, je ne serais pas dans la même situation. Or, je sais que beaucoup de parents sont puni-e-s et criminalisé-e-s pour ces raisons. Plutôt que d’investir dans la présence de policiers à l’école et dans des programmes carcéraux, pourquoi ne pas investir auprès de ces jeunes-là et dans les communautés ?
Il faut changer notre manière de répondre aux problématiques sociales. Si on veut que le mouvement abolitionniste progresse, il faut présenter des exemples concrets qui permettent de comprendre comment et pourquoi ces systèmes que l’on dit carcéraux se manifestent. On dit parfois que la justice sociale et les idées qui s’y rattachent viennent du milieu académique, mais c’est faux, cela vient de la rue et des mouvements sociaux. Il faut centrer la parole et les expériences des personnes concernées pour montrer les manifestations concrètes de ces systèmes, tant à l’école qu’à travers la DPJ, la psychiatrie, le système d’immigration et les prisons ou le système de justice pénale.
[1] Mia Mingus est une écrivaine, éducatrice et formatrice en matière de justice transformatrice et de disability justice.
[2] Parler de criminalisation vise à rendre compte du fait que le cadre juridique entourant l’immigration entraîne un nombre important de violations des droits humains, notamment le profilage discriminatoire, l’arrestation et la détention arbitraires, la séparation des familles et l’impossibilité d’accéder à des soins de santé essentiels, au logement, à l’éducation et à d’autres droits.
[3] Voir notamment : Phoebe Barnett et al, Ethnic variations in compulsory detention under the Mental Health Act: a systematic review and meta-analysis of international data, The Lancet 6, 2019.
