Retour à la table des matières
Droits et libertés, automne 2025/hiver 2026
En prison, où devraient aller les personnes transgenres ?
Samuel Bernard, membre du Prisoner Correspondence Project, une initiative du GRIP Concordia

Le traitement réservé aux personnes transgenres en milieu carcéral ne peut que préoccuper vivement le Prisoner Correspondence Project (PCP), un collectif bénévole montréalais établi au sein du Groupe de recherche d’intérêt public du Québec (GRIP) à l’Université Concordia. Il a pour but de forger des liens entre des personnes LGBTQ+ incarcérées au Canada et aux États-Unis et des membres de la communauté LGBTQ+ en les invitant à entretenir une correspondance. Depuis 2007, le projet a permis à environ 1500 personnes détenues d’y participer et de réduire ainsi leur isolement. Plusieurs lettres sont publiées dans l’infolettre du PCP, qui soutient aussi des pétitions et appels lancés par des détenu·es, en plus d’organiser des ateliers éducatifs sur le système carcéral et le traitement des détenu·es LGBTQ+ ainsi que des campagnes de sensibilisation ou de pression politique, menées en collaboration avec d’autres groupes.
Une cible : les femmes transgenres
Les prisons sont dangereuses pour n’importe qui. La violence, qu’elle soit systémique ou interpersonnelle, les abus, les conditions de vie insécuritaires et l’isolement rendent l’incarcération extrêmement difficile à supporter. Il est essentiel de rappeler que les droits humains s’appliquent à tout le monde, quelle que soit la peine d’emprisonnement. Or, les conditions de vie des prisonnier·ères montrent que certaines personnes ne semblent pas mériter que leurs droits humains, comme le droit à la sécurité, soient respectés.
Avec la montée de la transphobie dans le monde entier au cours de la dernière décennie, un groupe subit une intensification des violences et des discriminations : les femmes transgenres. Dans le cas du Québec, une directive du ministre de la Sécurité publique, publiée en juin 2025, impose désormais l’incarcération des personnes transgenres selon le « sexe anatomique », c’est-à-dire le sexe assigné à la naissance[1]. Cela touche évidemment toutes ces personnes, mais les médias et le gouvernement ont principalement discuté du cas des femmes transgenres en raison d’un discours transphobe de longue date les présentant à tort comme des personnes dangereuses ou prédatrices.
Ce discours est le suivant : les femmes transgenres, qui ne sont pas de « vraies femmes » et peuvent être des hommes se faisant passer pour des transgenres, devraient être incarcérées dans des prisons pour hommes, car elles constituent une menace pour les femmes cisgenres (non transgenres). Ce point de vue est erroné à tous égards et reflète une profonde incompréhension de la réalité des personnes transgenres et de celle des prisons. Les femmes transgenres sont des femmes tout autant que les cisgenres.
Le fait de placer les femmes transgenres dans des prisons pour hommes les expose à des risques accrus de violence et de violence sexuelle.
Quiconque pense que des hommes pourraient se faire passer pour des femmes afin d’obtenir un avantage quelconque ne comprend pas les implications liées au fait de changer toute sa vie pour vivre en accord avec soi-même, tout le travail que cela représente, ni les dangers auxquels sont confrontées ces personnes. Si les transgenres ont toujours fait partie de la société, la récente panique morale ayant pour effet de les présenter comme un problème, et ce, sans fondement, cible cette population vulnérable. En réalité, les femmes transgenres sont exposées à des risques élevés de violence dans la société en général, risques qui ne font que s’accentuer en prison.
Lorsque les gouvernements plaident en faveur de l’hébergement des prisonnier·ères transgenres en fonction de leur sexe anatomique ou de leur sexe assigné à la naissance, ils affirment que c’est pour leur propre sécurité et celle des codétenu·es. Bien que certain·es responsables politiques mal informé·es puissent réellement adhérer à ce discours, une telle mesure n’atteint pas cet objectif. L’incarcération entraîne des conditions plus dures pour les personnes transgenres, notamment sur les plans de la sécurité, de la santé et du respect de leur identité. Le fait de placer les femmes transgenres dans des prisons pour hommes les expose à des risques accrus de violence et de violence sexuelle[2].
Par exemple, ces femmes transgenres sont souvent placées en isolement « pour leur propre sécurité », de manière à les séparer des détenus qui pourraient les maltraiter. Or, dans l’ensemble de règles minima des Nations unies pour le traitement des détenu·es, ce type d’isolement carcéral est considéré (Règle Mandela no 44) comme une forme de torture au-delà de 15 jours. De nombreuses personnes qui l’ont expérimenté affirment que toute période passée en isolement est inacceptable. En plus de cette violence systémique, les femmes transgenres incarcérées dans des prisons pour hommes sont souvent la cible d’autres détenus et d’agents correctionnels ; elles sont agressées et humiliées en raison de leur identité et de leur expression de genre, et elles sont souvent incapables d’accéder à des soins liés à l’affirmation de genre, qu’ils soient médicaux ou sociaux (tels que des vêtements appropriés).
En prison, les personnes transgenres sont donc traitées différemment et subissent des préjudices spécifiques en raison de leur identité de genre, une catégorie pourtant reconnue comme devant être protégée contre la discrimination au Canada. Toutefois, ce fait reste largement ignoré au sein de la classe politique.
Sécuriser vraiment les prisons pour femmes
Lorsqu’on permet aux femmes transgenres d’être incarcérées dans des prisons pour femmes, le risque de violence auquel elles sont confrontées diminue, même s’il reste plus élevé que pour les prisonnières cisgenres. Elles ne représentent pas plus une menace pour ces dernières que les autres détenues. En fait, les femmes incarcérées sont confrontées à des dangers réels et connus qui n’ont rien à voir avec les transgenres[3].
À Laval, la prison Leclerc pour femmes est connue pour ses conditions de vie insalubres, le mauvais traitement des détenues et les fouilles invasives. Cette question a été soulevée à maintes reprises, mais rien n’a changé. La situation a atteint un point tel qu’en février 2023, une ancienne détenue, Louise Henry, a intenté un recours collectif, alléguant que les détenues y étaient soumises à des traitements cruels et inusités portant atteinte à leurs droits. Il est difficile de croire que cela ne se produit que dans une seule prison. Où se situe la menace dans cette situation ? Elle ne vient pas des personnes transgenres. C’est plutôt la façon dont le gouvernement décide de gérer les prisons et son attitude générale envers les personnes incarcérées qui conduisent à la normalisation de ce type de traitements.
Les prisonnier·ères sont victimes d’abus de la part du système, de la part des agent·es correctionnel·les et, parfois, de leurs codétenu·es. Leurs revendications pour que les prisons soient plus sûres n’incluent pas le transfert des femmes transgenres vers des prisons pour hommes. Rien ne prouve que cela rendrait les prisons pour femmes plus sûres. En revanche, de nombreuses preuves montrent que cela rend l’incarcération beaucoup plus dangereuse, voire mortelle, pour les femmes transgenres.
[1] Cabinet du ministre de la Sécurité publique, « Nouvelle orientation sur le traitement des personnes incarcérées transgenres dans les établissements de détention du Québec », 18 juin 2025, [en ligne].
[2] Valerie Jenness, Lori Sexton et Jennifer Sumner, « Sexual victimization against transgender women in prison : Consent and coercion in context », Criminology, vol. 57, no 4, 2019, [en ligne].
[3] Lire Joane Martel, « Rien ne change pour les femmes incarcérées », Droits et libertés, vol. 43, no 1, printemps-été 2024, [en ligne].
