Droits des enfants et adultisme, premier de deux carnets sur un rapport d’oppression peu abordé

Certaines visions critiques en sciences sociales déconstruisent le caractère naturel de la catégorie « enfant » et mettent en lumière la structure oppressive derrière le rapport entre adultes et enfants, qu’elles appellent adultisme.

Droits des enfants et adultisme, premier de deux carnets sur un rapport d’oppression peu abordé

 

Un carnet rédigé par Charlotte Vallée-Gagnon, étudiante à la maitrise en science politique. Charlotte a effectué un stage à la LDL à l’automne 2025.

Cette tribune permet d'aborder des sujets d'actualité qui sont en lien avec les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde. Les carnets sont rédigés par des militant-e-s des droits humains et n'engagent que leurs auteurs et autrices.


« Tu n’as pas besoin de penser à ça » : quand la protection des enfants facilite l’oppression

Il y a une tendance dans notre société à associer l’enfance avec l’innocence ; la douceur, la félicité, la naïveté. On envie les enfants qui n’ont pas à se soucier de politique ou de finance, on valorise cette période de simplicité. On cherche parfois à préserver cet état en évitant d’aborder certains sujets « difficiles » en leur présence, en redirigeant leur attention, ou en simplifiant excessivement les propos. Dans le contexte actuel marqué par la violence, la polarisation, les crises environnementales, la crise économique, on pourrait être d’autant plus porté vers cette attitude.

Mais des visions critiques en sciences sociales remettent en question, depuis deux décennies, cette conception de l’enfance. Elles vont jusqu’à déconstruire le caractère naturel de la catégorie « enfant » et mettent en lumière la structure oppressive derrière le rapport entre adultes et enfants, qu’elles appellent adultisme. Le courant critique opposé à l’adultisme est l’enfantisme (childism). Il s’agit de reconnaître le potentiel d’agentivité politique des enfants, leur autonomie, leur liberté, et de développer une position d’allié pour les adultes (voir Manfred Liebel, Kallio & Hakli, entre autres).

Alors, non seulement l’innocence et la simplicité qu’on associe à l’enfance sont des constructions socio-historiques, elles sont aussi un obstacle au développement de la conscience politique des enfants. En voulant les protéger de la réalité « adulte », on les opprime davantage : d’abord, on les empêche de développer des outils afin de comprendre les injustices qu’iels vivent et de s’en émanciper, ou de comprendre comment iels y contribuent et peuvent y mettre fin. Ensuite, lorsqu’iels expriment leur désaccord face à ces injustices, on les opprime aussi en dévalorisant leurs points de vue et leurs idées.

En excluant les enfants des discussions sur les enjeux politiques, on freine le développement de leur conscience politique. En effet, qu’on le veuille ou non, iels existent au sein de structures sociales oppressives (qu’iels soient privilégiés ou opprimés). Les petits garçons blancs de classe moyenne ont des pouvoirs et des opportunités que leurs autres camarades n’ont pas. S’ils arrivent éventuellement à prendre conscience de leur privilège (ce qui n’est pas toujours le cas), leur conscience politique reste limitée tant qu’ils ne peuvent pas en discuter : ils n’ont pas les outils requis pour comprendre les mécanismes derrière l’oppression ni pour savoir comment la combattre.

Ces outils, pourtant, leur permettraient d’être solidaires, d’éviter de contribuer à l’oppression et d’être des alliés pour leurs camarades. De l’autre côté, par exemple, les petites filles trans et racisées ont des obstacles et des blessures que leurs autres camarades n’ont pas. Par leur expérience quotidienne de l’oppression, elles peuvent développer rapidement une conscience politique. Mais en voulant préserver leur innocence, on les contraint à rester vulnérables à cette oppression plutôt qu’à s’en libérer. À travers la discussion et l’échange, elles pourraient acquérir les outils nécessaires à la compréhension de leur situation et ainsi développer leur estime personnelle. Elles pourraient enfin voir que leur expérience n’est pas naturelle, c’est-à-dire qu’elle est ancrée dans une construction humaine injuste, donc qu’elle peut être transformée. D’autres discussions pourraient alors leur donner les outils pour lutter contre cette oppression.

Une telle approche serait en harmonie avec les libertés d’association, d’expression et de conscience, ainsi que le droit de participer à la direction des affaires publiques. Et la pleine réalisation de ces droits est essentielle à la vitalité de notre démocratie : c’est en partageant des idées et des expériences que les enfants peuvent former une pensée critique. Or, en cherchant à « protéger » les enfants des sujets « difficiles », on ralentit le développement de leur capacité de penser ou d’agir sur ces sujets. Ce faisant, on limite leur potentiel de défendre les droits humains.

De plus, on tend à dévaloriser les idées et les opinions des enfants ; d’une part, parce qu’on associe le niveau de compétence à l’âge et, d’autre part, parce qu’il existe une hiérarchie des formes de savoir dans notre société néolibérale. Comme l’ont identifié les pensées féministes, décoloniales et subalternes, le paradigme épistémique prédominant dévalorise les idées basées sur les émotions ou sur les expériences banales du quotidien (voir Anibal Quijano, entre autres). Or, les enfants mobilisent beaucoup leur ressenti et leur vécu, puisqu’iels n’ont pas les mêmes outils que les adultes à leur disposition. D’ailleurs, quiconque a déjà travaillé avec des enfants sait que leur esprit de justice et de solidarité est fort. Mais parce qu’iels s’expriment de manière non conforme aux normes adultes et parce qu’on assume qu’iels ne comprennent pas les enjeux politiques, on rejette leurs arguments.

Cependant, les émotions sont une base valide de formulation des idées. Une enfant qui pleure parce qu’elle est attristée que son ami ne reçoive pas de cadeaux à son anniversaire exprime une opinion tout aussi légitime qu’une économiste dénonçant le capitalisme. La seconde personne a certes des arguments plus élaborés, mais l’enfant mérite tout autant d’être reconnue et entendue pour les idées qu’elle exprime. Bien souvent, les adultes se concentrent plutôt sur l’émotion de l’enfant et ignorent l’opinion qu’elle contient. Iels vont s’attendrir ou même se moquer et chercheront à consoler l’enfant, puisqu’iels ne le perçoivent pas comme un interlocuteur sérieux. En plus de la frustration que ce comportement apporte pour les enfants, cela peut ralentir leur conscientisation politique puisqu’iels peuvent intérioriser l’idée qu’iels ne sont pas assez compétents pour avoir une opinion sur les enjeux de société.

De plus, plusieurs enfants possèdent des savoirs politiquement pertinents issus de leurs expériences personnelles. Cela correspond notamment à l’expérience de l’oppression que j’ai abordée plus haut, mais également à l’expérience plus technique acquise par les enfants de groupes moins privilégiés. Ces savoirs peuvent renseigner leurs opinions sur des questions sociales complexes, tout comme les adultes le font au quotidien. Certains enfants acquièrent une expérience que d’autres personnes ne développent qu’à l’âge adulte. Par exemple, les enfants immigrants sont amenés à s’adapter rapidement à un tout nouvel environnement, à se familiariser avec des procédures et des documents légaux, ou encore à accompagner leurs parents lors de rencontres pour effectuer la traduction. Les enfants pris en charge par le département de protection de la jeunesse sont amenés à connaître le « système » et à devoir, parfois, composer avec des adultes abusifs. D’autres enfants assument la responsabilité de s’occuper de leurs frères et sœurs, de cuisiner les repas, de faire l’épicerie. Ces expériences font d’elleux des sujets compétents pour participer aux débats de société sur les politiques d’immigration, les services publics, le système de protection sociale, la justice, l’économie, etc. Mais leur potentiel est sous-estimé parce que leur cerveau n’a pas encore atteint un certain niveau de croissance, établi de manière arbitraire.

Bref, notre vision traditionnelle de l’enfance dissimule des normes oppressives et méprisantes derrière une intention de protection. Notre société gagnerait pourtant beaucoup à adopter une perspective enfantiste et à encourager la participation politique des enfants : selon moi, iels apporteraient une vision fraîche et créative qui serait propice à une plus grande justice sociale. Alors, la prochaine fois que vous discuterez avec un enfant, portez attention à vos perceptions et essayez de vous concentrer sur ses idées en tant qu’individu.

Pour en savoir plus

Manfred Liebel, Adultism: A Critical Introduction to Discrimination Against Children, Policy Press, 2026.

Pauliina Kallio, Kirsi, and Jouni Häkli. 2011. “Are There Politics in Childhood?” Space and Polity 15 (1): 21–34. doi:10.1080/13562576.2011.567897.