Introduction

Chronique Un monde de lecture – Plaidoyer en faveur des droits humains

Les droits de l’homme rendent-ils idiots? Justine Lacroix et Jean-Yves Parenchère répondent à cette question déroutante dans cet ouvrage.

Chronique Un monde de lecture – Plaidoyer en faveur des droits humains

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Catherine Guindon, enseignante
CEGEP de Saint-Laurent

Les droits humains conduiraient, selon Marcel Gauchet, à rien de moins qu’une forme de crétinisation[1]. C’est contre ce genre d’attaques développées au fil des dernières décennies qu’a été rédigé le pertinent petit ouvrage Les droits de l’homme rendent-ils idiots?[2] par les professeurs de l’Université libre de Bruxelles, Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère.

Pranchère et Lacroix recensent trois critiques des droits fondamentaux qui viennent de la gauche comme de la droite. Elles ont toutes en commun de faire des droits humains la cause d’un individualisme selon lequel le citoyen ou la citoyenne aurait un droit absolu à toutes les revendications. Les droits humains conduiraient conséquemment à miner les régimes démocratiques.

Extension du néolibéralisme

D’inspiration marxiste, le premier grief adressé aux droits humains est qu’ils consisteraient en l’extension du néolibéralisme en mettant en place des institutions protégeant l’ordre du marché contre la redistribution sociale. Cette critique affirme que les droits humains seraient devenus des droits négociables où priment les libertés individuelles du consommateur au détriment de la dignité et la solidarité.

Libertés individuelles menant aux incivilités

Une deuxième critique à l’endroit des droits humains a pour point de départ le constat d’une augmentation des incivilités, que l’on parle d’actes anodins impolis (arriver en retard à une réunion) ou d’actions en rupture avec l’ordre social (violence verbale, agressions). La montée des incivilités aurait pour origine les déclarations des droits humains, celles-ci protégeant à outrance les libertés individuelles. Les droits humains feraient des sujets de droits de véritables mufles[3], c’est-à-dire les personnes égocentriques revendiquant leur « droit fondamental » à faire comme bon leur semble.

Affaiblir les choix collectifs

Enfin, le troisième chef d’accusation contre les droits humains est qu’ils mèneraient à l’affaiblissement des obligations face à la collectivité. Marcel Gauchet, le premier, voit dans ces droits la cause de l’atomisation sociale et de l’individualisme. Les droits humains accorderaient un droit de veto de l’individu contre les choix collectifs.

Un vibrant hommage aux droits humains

Pranchère et Lacroix répondent à ces attaques en rappelant d’abord que, loin de saper les fondements de la démocratie, les droits humains sont au contraire une condition nécessaire pour qu’elle puisse exister en exigeant l’égalité des libertés fondamentales. Les droits humains sont une condition nécessaire, mais non suffisante pour qu’un régime politique soit dit démocratique, c’est-à-dire un système où les citoyens sont libres et égaux, non un régime où chacun peut faire ce qu’il souhaite, tant que cela ne nuit pas à autrui. Cela dit, les droits humains ne prescrivent pas un mode de vie particulier ni un système politique, tant qu’il soit démocratique. Les droits humains ne permettent pas de faire l’économie d’un débat entre les revendications politiques, économiques et morales. Les déclarations des droits humains se situent en ce sens en deçà de la divergence entre libéralisme politique et socialisme démocratique.

L’interdépendance des droits humains

Aussi, loin de légitimer l’ordre néolibéral, les droits humains sont compatibles avec des politiques de redistribution sociale afin que chacun puisse jouir de libertés réelles. Enfin, les droits humains refusent toute forme de domination et impliquent une réciprocité et le respect d’autrui. Ainsi, Pranchère et Lacroix réaffirment sans détour que les droits fondamentaux constituent le rempart le plus solide pour lutter contre toute forme d’incivilité et de muflerie. En ce sens, ce livre est un vibrant hommage aux droits humains et répond avec justesse et conviction à leurs détracteurs voyant à tort dans ce qu’ils appellent le droit-de-l’hommisme tout le contraire de ce pour quoi la Déclaration universelle a été formulée en 1948.


[1] Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère, Les droits de l’homme rendent-ils idiots? Éditions du Seuil et La République des Idées, 2019, 98 pages.

[2] Marcel Gauchet, « La bien-pensance engendre la crétinisation », entretien, Éléments, n◦ 164, 2017.

[3] Alain Finkielkraut, Répliques (France Culture) du 25 mars 2017.

 

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