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Chronique livre – Fighting for a Hand to Hold

Chronique livre – Fighting for a Hand to Hold

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Fighting for a Hand to Hold
Confronting Medical Colonialism against Indigenous Children in Canada

Auteur : Samir Shaheen-Hussain, McGill-Queen’s University Press, 2020.


Traduction française à paraître en février 2021 chez Lux Éditeur, sous le titre « Plus aucun enfant autochtone arraché. Pour en finir avec le colonialisme médical canadien. »



Catherine Guindon,

enseignante, CÉGEP de Saint-Laurent

Récemment paru, Fighting for a Hand to Hold, est un ouvrage remarquable portant sur ce que l’auteur, Dr Samir Shaheen-Hussain, pédiatre urgentologue à l’Hôpital de Montréal pour enfants et chargé de cours à l’Université McGill, appelle du colonialisme médical à l’endroit des autochtones du Québec et du Canada. Le colonialisme médical est une approche violente des soins de santé participant à la domination coloniale des peuples autochtones. La thèse de Fighting for a Hand to Hold est que les professionnel-le-s de la santé ont perpétué cette culture coloniale, que ce soit par leur silence et leur inaction ou encore leurs actes abusifs.

Le point de départ de ce livre est la campagne intitulée #aHand2Hold (#TiensMaMain) lancée par l’auteur et d’autres en janvier 2018. Cette campagne avait pour but de mettre fin à une pratique non écrite, mais malheureusement bien vivante depuis les années 1980, qui empêchait les enfants de régions reculées — enfants pour la plupart autochtones — d’être accompagnés d’un parent ou d’un-e proche sur les vols d’évacuation médicale d’urgence (MedEvac). Ainsi, des centaines d’enfants ayant besoin de soins d’urgence ont été transportés seuls, chaque année, vers un hôpital de Montréal ou de Québec, où ils étaient traités dans une langue qu’ils ne comprenaient pas toujours alors que le personnel médical aurait apprécié la présence d’un parent connaissant l’historique médical de son enfant ! C’est pour mettre un terme à cette pratique de l’ÉVAQ, le Service d’évacuations aéromédicales du Québec, que la campagne #aHand2Hold a été mise sur pied. La campagne a porté ses fruits : un Cadre de référence sur l’accompagnement parental a été rendu public en juin 2018 et les enfants sont dorénavant autorisés à être accompagnés d’un-e proche. Cela ne s’est cependant pas fait sans heurts, Gaétan Barrette, ministre de la Santé et des Services sociaux de l’époque, ayant fait des remarques consternantes perpétuant les stéréotypes envers les Autochtones en soulignant que les personnes intoxiquées ou agitées seraient refusées sur les vols.

La pratique de non-accompagnement de l’ÉVAQ est, selon l’auteur, enracinée dans le colonialisme médical. En ce sens, le colonialisme n’est pas une relique du passé, mais il teinte toujours les décisions gouvernementales, la pratique de l’ÉVAQ en étant un exemple contemporain.

L’ouvrage du Dr Shaheen-Hussain fait un parallèle très parlant entre la pratique de non-accompagnement lors des évacuations aéromédicales et de multiples expériences traumatisantes vécues depuis plus d’un siècle par les Autochtones et mettant en jeu l’establishment médical. Ces expériences, qui ont engendré une perte de confiance des Autochtones face au personnel médical, sont passées en revue par l’urgentologue.

La pratique de l’ÉVAQ n’est pas sans rappeler la longue histoire — une histoire de plus de cent ans — des séparations des enfants autochtones et de leur famille lorsque ceux-ci étaient envoyés dans les pensionnats. Le rapport de la Commission Vérité et Réconciliation soutient que le Canada a participé à un véritable génocide culturel, car les pensionnats avaient pour but de « tuer l’Indien dans l’enfant » et de l’assimiler à la culture euro-chrétienne. Or, les professionnel-le-s des soins de santé, en accord avec les politiques gouvernementales coloniales, ont participé activement au projet des pensionnats – lieux d’abus culturels, physiques, psychologiques, sexuels et spirituels – et ils ont échoué à préserver et promouvoir le bien-être et la santé des enfants, précipitant même la mort de milliers d’entre eux. Ils auraient dû, par exemple, intervenir pour éviter que les enfants souffrant de tuberculose n’entrent dans les écoles pour propager la maladie. Au contraire, celle-ci s’y est répandue de façon alarmante.

Un autre traumatisme faisant écho à la pratique de non-accompagnement est l’évacuation massive des Eeyou (les Cris du Québec) et des Inuits du Nunavik atteints de la tuberculose entre 1940 et 1960. Lorsque des enfants atteints étaient envoyés dans des hôpitaux ou des sanatoriums par bateau, ils n’étaient pas non plus accompagnés. Déshumanisés et considérés comme des cargaisons, ces enfants étaient éloignés de leur famille pendant de longues périodes (jusqu’à 7 ans dans certains cas), emmenés loin de leur foyer sans préparation et sans qu’eux ou leurs parents n’aient eu leur mot à dire. Une fois hospitalisés, ces enfants étaient souvent assignés au lit de force, parfois même immobilisés avec des plâtres pour les jambes ou le torse. Cette pratique déshumanisante à laquelle ont collaboré des médecins a donné lieu à des disparitions d’enfants dans le système médical, certains étant décédés sans revoir leur famille. D’autres sont retournés auprès des leurs en ayant oublié leur langue maternelle, peinant à communiquer avec leurs parents. Des années 1950 à 1970, d’autres enfants ont continué à être évacués sans un-e proche qui les accompagne, ce qui a donné lieu à d’autres cas d’enfants disparus dont l’auteur du livre nous donne quelques tristes exemples. Tous des exemples d’expériences traumatisantes liées aux transferts médicaux d’urgence.

Afin de démontrer quel rôle déterminant a pu jouer le colonialisme médical auprès des Autochtones, l’auteur aborde aussi notamment les expériences gouvernementales nutritionnelles effectuées dans des réserves et des pensionnats à travers le Canada dans les années 1940 et 1950. En effet, des expériences sur des suppléments vitaminiques et des diètes spéciales ont été imposées à de nombreux enfants, dont certains jouaient le rôle de groupe témoin, ne recevant aucun traitement. De l’anémie et diverses carences alimentaires en découlaient, les enfants étant considérés comme des animaux de laboratoire. D’ailleurs, une fois les traitements développés, on les offrait à la population allochtone et non en milieux autochtones.

En outre, au Nunavut, dans les années 1960 et 1970, des expériences ont été menées, notamment sur des mineur-e-s, sur la tolérance au froid et des greffes de peau ont été pratiquées, violant ainsi le principe de non-nuisance et l’autonomie des êtres humains, les sujets d’expérimentation se voyant utilisés comme de simples moyens pour servir les intérêts professionnels des médecins et chercheurs.

L’épisode des Sixties Scoop des années 1960 à 1980, où des employé-e-s des services sociaux du Québec et ailleurs au Canada effectuaient des retraits massifs d’enfants autochtones de leur milieu pour les placer dans des familles d’accueil, témoigne aussi d’un colonialisme, rien n’étant fait pour préserver la culture et l’identité des enfants.

Enfin, la stérilisation forcée vécue par de nombreuses femmes, essentiellement en Alberta, jusque dans les années 1970 a touché tout particulièrement les femmes autochtones. Cela nous permet de penser que les services de santé gouvernementaux avaient pour souhait de contrôler les naissances sans égard pour la volonté de ces femmes.

Selon l’auteur, certaines pratiques relatives aux soins — par exemple, la gestion de la tuberculose dans les pensionnats ou encore avec la stérilisation forcée de femmes autochtones — nous autorisent à penser que le Canada est coupable de génocide, dans le cadre duquel les professionnel-le-s de la santé et les administrateurs politiques ont joué un rôle prépondérant. Tout ceci a contribué au manque de confiance encore éprouvé aujourd’hui par les Autochtones envers le système de santé et les personnes représentant l’autorité dans le domaine médical.

Aux yeux du Dr Shaheen-Hussain, le non-accompagnement pratiqué depuis les années 1980 est donc le signe d’un racisme systémique inhérent à des politiques coloniales. Il s’agit d’un ouvrage riche d’exemples, mais aussi appuyé sur les assises théoriques d’une approche centrée sur l’équité et la justice sociale. L’antidote envisagé par le pédiatre au colonialisme médical ? Une meilleure représentation des Autochtones dans les écoles de médecine, la promotion de leur sécurisation culturelle auprès des professionnel-le-s de la santé et la reconnaissance de l’autonomie de ces peuples quant à leur propre gouvernance. Mais cela implique avant tout de les traiter comme des êtres humains, tout le contraire du traitement qu’a reçu récemment Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette.

 

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