Par Harry Beyeler, étudiant en sciences politiques à l’UdeM et stagiaire à la Ligue des droits et libertés à l’hiver 2026.
Les « carnets » permettent d'aborder des sujets d'actualité qui sont en lien avec les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde. Les carnets sont rédigés par des militant·es des droits humains et n'engagent que leurs auteurs et autrices.
Avec la montée des mouvements d’extrême droite, on observe de plus en plus de discours racistes sous couvert de « liberté d’expression ». Ainsi, à la manifestation en hommage à la mort du militant néonazi Quentin Deranque à Lyon en France, de nombreuses personnes ont scandés des insultes racistes et fait des saluts nazis. Ce genre de manifestations identitaires n’est pas un phénomène récent mais elles se multiplient et le phénomène interroge, notamment en ce qui a trait à la manipulation du concept de liberté d’expression pour légitimer la présence de discours racistes dans l’espace public. Rappelons d’ailleurs que l’article 29 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) soutient que personne ne peut utiliser ses droits pour bafouer ceux des autres. La tension entre liberté d’expression (article 19) et le droit à la non-discrimination (article 2) est censée avoir été désamorcée avec le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) de 1966, qui affirme que « tout appel à la haine nationale, raciale ou religieuse qui constitue une incitation à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence est interdit par la loi » (article 20).
Le racisme contemporain
Le racisme est un concept difficile à définir ; des personnalités politiques profitent souvent de ce manque de précision pour affirmer que leurs propos ne sont pas racistes. Le linguiste néerlandais Van Dijk soutient que, dans un débat, le discours raciste prend la forme d’une autoreprésentation positive au sein des parlements[1]. Ce discours met en valeur la supériorité et le plus grand mérite des ressortissants nationaux, tout en dépeignant l’immigration comme étant illégale et profitant de manière injuste des supposées largesses des pays d’accueil. Cette rhétorique exploite le ressentiment des classes populaires blanches, en leur fournissant un bouc émissaire : les migrant·es (ou les minorités religieuses). Ces représentations perpétuent clairement les préjugés racistes, et pourtant il semble impossible de les réglementer, car elles font partie du débat politique et relèvent de ce qu’on appelle la « liberté d’expression ». Cependant, certains chercheur·es soutiennent que les mots et les idées dangereuses peuvent conduire à la criminalité ; un bon organe législatif a donc le droit et le devoir de restreindre la liberté d’expression si celle-ci peut mener à des comportements dangereux. Une fois encore, nous nous heurtons à un obstacle : définir une ligne claire à partir de laquelle les propos racistes peuvent mener à des comportements dangereux et donc être clairement restreints.
Il existe un autre type de discours raciste, davantage politique et orienté vers la société civile, qui se manifeste notamment lors de manifestations publiques illustrant des tensions entre orientations politiques concurrentes. Un phénomène qui met en évidence différents types de violence découlant de la liberté d’expression. À titre d’exemple, des manifestations d’extrême droite ont été associées avant tout à des actes de « vengeance » envers des militant·es de gauche. En France, à gauche de l’échiquier politique, il y a une demande croissante pour que des mesures soient prises contre les individus d’extrême droite qui exercent leur « liberté d’expression ». La mort de Quentin (premier mort dû à l’extrême gauche en France depuis les années 80) a cristallisé ces questionnements en un seul cas, explosif. Ce genre de cas montre la nécessité de poser des limites à la liberté d’expression lorsque les manifestations risquent de dégénérer et de donner lieu à des violences.
Lois et jurisprudence sur les limites à la liberté d’expression
Cependant, il est difficile d’imposer ces restrictions sans donner l’occasion aux manifestants racistes de se présenter comme des martyrs, ce qui ne ferait que servir leur cause. En France, des restrictions ont déjà été mises en place concernant la liberté d’expression relative à l’Holocauste ; la loi Gayssot supprime le droit de remettre en cause les crimes de guerre nazis, en particulier ceux liés à la Shoah. Cette loi s’est pourtant heurtée à une énorme résistance, les critiques argumentant qu’elle permet à l’État de contrôler le discours officiel. Cela soulève une fois de plus la question de la définition. Or si l’on peine à interdire la remise en question des crimes nazis (qui ne doivent plus faire l’objet de débats), comment pouvons-nous espérer limiter les discours racistes alors que ce concept est si vaste et mal défini ?
Bien que les manifestations jugées offensantes aient autrefois été protégées par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), cette jurisprudence semble évoluer avec de nouveaux précédents, tels que les décisions contre les manifestations homophobes. Même si cela semble être un pas dans la bonne direction, la Cour semble toujours refuser d’interdire l’utilisation de symboles racistes et fascistes tels que le drapeau de la Croix fléchée, un groupe politique nazi hongrois. La justification serait que ces drapeaux ne semblent pas constituer en eux-mêmes une menace pour l’ordre public ; interdire ce genre de manifestations ne peut donc se faire que si elles sont susceptibles d’inciter à la violence. Nicolas Hervieu, juriste spécialiste en droit public et européen, met en évidence le fossé entre les décisions judiciaires effectives de la CEDH et sa position publique sur la liberté d’expression, révélant que, dans les faits, les juges ont tendance à se montrer plus sévères à l’égard des symboles offensants[2].
Et les médias dans tout ça
Parmi les nombreux acteurs importants du débat, l’un d’entre eux se distingue clairement comme essentiel. Les médias jouent un rôle déterminant dans le débat politique. En effet, ce dont on parle dans l’actualité et dans la presse écrite est souvent étroitement lié aux thèmes politiques. Il est important de comprendre que le rôle des médias dans la perpétuation des stéréotypes racistes est plus nuancé que de « simplement » tenir des propos ouvertement racistes sous couvert de liberté d’expression. En effet, cela se manifeste généralement par une couverture plus fréquente des crimes commis par des personnes de couleur ou des micro-agressions dans les médias.
Ce genre de couverture, à prime abord sans conséquence, contribue à perpétuer le racisme dans notre société. Elle est pourtant impossible à contrôler, car les médias sont protégés par la liberté d’expression et semblent ne rechercher que l’information. Ce biais est d’autant plus difficile à corriger qu’il peut être inconscient. Il faut également tenir compte du fait que les médias peuvent définir le champ des possibilités politiques. Ce concept est appelé la fenêtre d’Overton, dont le cadre définit les sujets socialement acceptés ou pouvant faire partie du débat politique.
En abordant des thèmes avec un biais raciste, les médias banalisent les discussions et les débats sur la restriction des libertés civiles de certains groupes de la société (sans jamais, bien sûr, le formuler explicitement de cette manière). Ce processus est d’autant plus efficace à l’ère du post-racisme, selon lequel nous vivrions à une époque où le racisme est inexistant, car les propos racistes ne sont plus aussi explicites qu’autrefois. Cela a entraîné des conséquences désastreuses car de nombreux « débats » dans les médias sur ce qui constitue le racisme se sont transformés en séances de défoulement et de désinformation. La classe politique tire facilement parti de cette controverse en évitant systématiquement de parler des migrant·es (qui sont aujourd’hui la cible principale des discours racistes) comme étant biologiquement inférieurs, ce qui serait un discours raciste plus explicite. Au lieu de cela, elle utilise une rhétorique évoquant « leurs mauvais choix » et leur « culture ». Ce type de discours, bien qu’il pointe clairement du doigt une minorité ethnique ou religieuse, est courant dans les médias en raison du manque de précision du terme « racisme », mais peut-être aussi parce que si nous le dénoncions, nous serions accusés d’atteinte à la liberté d’expression.
Les droits humains face à un défi global et multiforme
L’ère numérique a véritablement bouleversé le monde de la liberté d’expression. Il est devenu plus difficile que jamais de sanctionner les incitations à la violence. C’est particulièrement le cas lorsque l’on considère que les multinationales détenant les réseaux sociaux ne sont pas liées par des traités internationaux tels que la DUDH. Des efforts ont été déployés pour les amener à respecter les mêmes règles grâce aux Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme. Cependant, cette initiative a ses limites, car elle se contente d’établir une norme de conduite sans imposer d’obligations fermes aux entreprises. Paulos va plus loin en expliquant que, s’il est extrêmement difficile de poursuivre les discours de haine en ligne, c’est parce que cela nécessite une coopération transnationale[3]. Une fois encore, la relation complexe entre les médias, le racisme et la liberté d’expression semble créer un vide juridique qui n’est qu’aggravé par la nécessité d’une collaboration internationale pour poursuivre ces actes.
Enfin, alors que les gouvernements semblent impassibles face aux paroles racistes, ils se servent toutefois du prétexte de « lutte contre la haine » pour faire taire les discours remettant en cause ses actions. On pourrait citer à titre d’exemple le projet de loi Yadan en France, destiné à interdire les discours antisionistes : il crée un amalgame clair entre la critique d’un pays aux politiques inhumaines et l’antisémitisme afin de protéger les relations franco-israéliennes. Au Canada, le projet de loi fédéral C-9, passé sous bâillon par Marc Carney en juin 2026, crée de nouvelles infractions liées aux « symboles associés aux terrorisme ». La qualification de ces symboles pourrait permettre de réprimer des expressions politiques ou culturelles légitimes, par exemple en associant les symboles palestiniens à de l’antisémitisme.
Pour conclure, l’absence de limites claires à la liberté d’expression ainsi que le post-racisme permettent aux mouvements politiques d’extrême droite de délégitimer les critiques à leur encontre. Tant le monde politique que les médias tirent parti de cette faille, encore plus importante à l’ère numérique. Cela met parfaitement en évidence les obstacles entourant la mise en œuvre des droits et libertés. L’absence de vocabulaire précis dans la DUDH mais aussi dans le PIDCP laisse aux États une marge de manœuvre qui peut être instrumentalisée par les acteurs politiques. Bien que des efforts aient étaient menés, notamment avec la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, des vides continuent à être exploités, cette convention ne s’appliquant par au traitement différent accordé aux ressortissants nationaux et aux étrangers. L’extrême droite tente ainsi de remettre en question la légitimité des ressortissants nationaux ayant des origines étrangères.
Les réseaux sociaux soulèvent également des questions quant à la nature internationale des droits et libertés, dont l’application nécessite la collaboration de tous les pays. De plus, cela soulève la question d’une éventuelle « hiérarchie » tacite des droits. Dans un contexte où le président des États-Unis, Donald Trump, et l’ex-premier ministre de Hongrie, Viktor Orban, ont officiellement qualifié les groupes antifascistes d’organisations terroristes, nous pourrions approfondir la réflexion en nous demandant comment les tendances fascistes du programme d’extrême droite vont influencer l’importance des droits et libertés dans les démocraties occidentales.
[1] Van Dijk, Teun A. "Political discourse and racism: Describing others in Western parliaments." The language and politics of exclusion: Others in discourse 2 (1997): 31-64.
[2] Hervieu, Nicolas. « La tolérance européenne envers les manifestations et symboles de l’intolérance ». La Revue des droits de l’homme. Revue du Centre de recherches et d’études sur les droits fondamentaux, publication en ligne anticipée, 8 août 2012. https://doi.org/10.4000/revdh.19843.
[3] Paulos, B., Çelik, S. « The challenges of regulating hate speech on social media in light of the theory of freedom of expression. » Süleyman Demirel Üniversitesi Hukuk Fakültesi Dergisi, 11(1), 2021.