Dur lendemain de veille pour le Jour de la Terre 2026 : Exigeons plus de démocratie!
Anne Desruisseaux, militante au comité Environnement et droits humains de la Ligue des droits et libertés (LDL)
Mireille Elchacar, présidente de Mères au front (MÀF)
Richard Fradette, membre du conseil d’administration du Réseau québécois des groupes écologistes (RQGE)
Geneviève Morand, Front commun pour la transition énergétique (FCTÉ)
Cette année, le Jour de la Terre 2026 e déroule dans une conjoncture très défavorable, qui met des bâtons dans les roues des efforts de protection de l’environnement et de transition énergétique. Le Québec connaît une crise du coût de la vie marquée par une aggravation des inégalités, et une partie croissante de la population peine à se nourrir et à se loger convenablement, tout en ne détenant qu’une infime part de responsabilité dans la crise environnementale.
Pendant ce temps, selon un rapport d’OXFAM, le 1 % le plus riche de la planète émettait, en 2025, plus de deux fois plus de gaz à effet de serre (GES) que les 50 % les plus pauvres de l’humanité. Si tous les gestes écologistes individuels ont indéniablement une valeur, il convient d’être clair: le fardeau de protéger l’environnement ne devrait pas revenir aux individus.
Le droit à un environnement sain a été formellement reconnu en 2022 par l’Assemblée générale des Nations Unies comme un droit humain. Les crises environnementales – changement climatique, déclin dramatique de la biodiversité, pollution de l’eau, de l’air et des sols – s’aggravent d’années en années et effritent graduellement les conditions mêmes de possibilité du maintien de la vie humaine sur Terre. Enchevêtrées au déclin de la démocratie dans le monde, à l’augmentation des inégalités et à une hausse alarmante des conflits armés, les crises environnementales ont des impacts majeurs sur la réalisation des droits humains.
Dès 2013, la Ligue des droits et libertés identifiait, dans son Rapport sur l’état des droits humains au Québec et au Canada, trois problèmes inhérents à l’ordre social actuel et menaçant directement les droits humains : l’obsession pour la croissance économique, la marchandisation de toutes les sphères de la vie et l’érosion de la démocratie. Plus d’une décennie plus tard, nous observons l’accélération de la déforestation, la multiplication des projets miniers sous prétexte de transition écologique, le financement public de l’industrie pétrolière et gazière et la mollesse de l’État face aux industries qui ne se conforment pas aux normes environnementales.
Tout cela confirme que ces logiques marchandes orientent plus que jamais les politiques étatiques tout en alimentant les crises environnementales. Autrement dit, l’ordre social mis et maintenu en place par les États québécois et canadien est incompatible avec le respect des droits humains. Or, lorsque l’ordre social ne permet pas la réalisation et le respect des droits humains, cet ordre doit changer.
Pour s’exercer, le droit à un environnement sain nécessite les piliers démocratiques que sont le droit à l’information, le droit du public à participer aux processus décisionnels et l’accès à la justice. En effet, la défense de l’environnement nécessite l’existence de processus démocratiques et d’espaces de contestations, lesquels sont de plus en plus menacés par les dérives autoritaires de nos gouvernements, tant provincial que fédéral.
Nous sommes grandement préoccupé·es par l’adoption, en juin dernier, de la loi C‑5, Loi sur l’unité de l’économie canadienne, visant à accélérer les grands projets d’infrastructures dites « d’intérêt national » et à simplifier les processus d’autorisation. Non seulement cette loi ouvre-t-elle la porte à des contournements des normes environnementales — notamment par l’approbation de projets avant la réalisation d’études d’impact — mais elle concentre également le pouvoir entre les mains du gouvernement fédéral, au détriment des gouvernements provinciaux et de la participation citoyenne.
Dans la même lignée antidémocratique, le projet de loi 5 déposé par le gouvernement du Québec en décembre dernier, Loi visant à accélérer l’octroi des autorisations requises pour la réalisation des projets prioritaires et d’envergures nationales, permettra, s’il est adopté, de soustraire les méga-projets à une vaste partie du cadre législatif québécois, de débuter des travaux avant la réception d’autorisations et l’évaluation environnementale, en plus de réduire presqu’à néant les possibilités de participation du public aux décisions.
À cela s’ajoute une militarisation accrue à travers le monde, y compris celle de l’État canadien, aux laquelle n’est pas sans conséquences écologiques désastreuses. En 2022, les émissions de gaz à effet de serre associées aux structures militaires permanentes — c’est-à-dire hors conflit — de tous les pays représentaient 5,5 % des émissions mondiales. En plus de contribuer directement aux crises écologiques et humanitaires, cette militarisation détourne aussi de précieuses ressources qui devraient plutôt être investies dans des initiatives de justice sociale. Le prétexte de la menace posée par l’administration Trump sert ainsi à justifier des reculs démocratiques et environnementaux inacceptables.
Plus que jamais, nous devons exiger des réponses systémiques et structurelles aux enjeux environnementaux, et énoncer clairement de hautes exigences de démocratie, que nulle urgence militariste ou énergétique ne peut délégitimer.
