Introduction

Il y a 50 ans, des femmes ont dit : « À nous la rue! »

En novembre 1969, 200 femmes protestaient dans les rues de Montréal contre un règlement qui brimait la liberté d’expression. 50 ans plus tard, une projection commémorative de ce moment marquant est refusée.

Il y a 50 ans, des femmes ont dit : « À nous la rue! »

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Jenny Cartwright, documentariste

Le 28 novembre dernier a marqué les 50 ans de la manifestation, historique et oubliée, lors de laquelle deux cents femmes se sont réunies pour protester contre le règlement 3926 adopté par l’administration Drapeau-Saulnier 16 jours plus tôt. Dans un climat de grandes mobilisations populaires, dépassée par les revendications exprimées – une centaine de manifestations a eu lieu depuis le début de l’année – la Ville proclame alors une ordonnance interdisant toute manifestation.

Face à la quasi paralysie sociale qui suit, des femmes décident de prendre les choses en main et défient le règlement. À une époque où les mouvements sociopolitiques ne leur laissent aucun d’espace, c’est un véritable coup d’éclat.

Issues de milieux populaires et syndicaux elles sortent dans la rue, devant le Monument National, enchaînées les unes aux autres. 189 arrestations ont lieu. Ce soir-là, des femmes prennent conscience de leur pouvoir et le Front de libération des femmes, un groupe féministe radical, est créé.

Ce règlement – qui avec le temps a pris le nom de P-6 et qui devrait être abrogé sous peu – comportait un article permettant d’interdire « en tout temps ou aux heures qu’il indique, sur tout ou une partie du domaine public de la Ville, la tenue d’une assemblée, d’un défilé ou d’un attroupement […] ». Pendant 50 ans, il a menacé le droit de manifester et ce même s’il a été déclaré inconstitutionnel à deux reprises en 1970, par deux cours distinctes. C’est en vertu de ce règlement, faut-il le rappeler, que près de 4 000 personnes ont été arrêtées entre 2012 et 2015. L’investissement de l’espace public, qui va de pair avec le droit de manifester pourtant enchâssé dans les deux chartes, a été nié aux manifestant-e-s, pendant très longtemps.

Une projection d’archives refusée

Pour souligner ces anniversaires importants, je voulais organiser une projection sur le Monument-National des rares archives existantes de la manifestation de ces femmes, que j’aurais accompagnées de textes. Je citais dans ma demande de permis trois artistes que j’admire, Jenny Holzer, Isabelle Hayeur et Aude Moreau, dont les projections sont éminemment politiques.

Le Partenariat du Quartier, une structure née d’un partenariat public-privé entre la Ville et une vingtaine d’organismes, ne m’a pas autorisée à le faire. Dans leur réponse ils écrivent que l’étude de mon projet, à la lueur des « balises sur le contenu qui peut être projeté sur les façades du Quartier des spectacles » a révélé qu’il ne se qualifiait pas comme contenu artistique, le seul à être autorisé.

Selon ces balises, « Ne se qualifient pas comme contenu artistique, les contenus qui mettent de l’avant : Une cause sociale. Un(e) cause politique / mouvement / parti politique / un groupe social. Un événement. […] ».

Pourtant, l’art qui traverse les époques est par essence subversif, politique.

Ironiquement, ce même Quartier des spectacles a failli à sa mission initiale – dynamiser la scène culturelle montréalaise – en le vidant plutôt des créateurs et des créatrices qui y vivaient autrefois. Devenu trop cher, les artistes sont partis vers d’autres quartiers, ce qu’ils font encore et encore au rythme des hausses de loyers et des expulsions, maintenant repoussés jusqu’à Chabanel, un quartier mal desservi par le transport en commun.

 

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