Introduction

La rue, dernier « droit » symbolique des artistes racisé-e-s?

La mobilisation autour du spectacle SLĀV et la performance/action It’s happening now : une lutte contre l’invisibilisation des artistes racisé-e-s.

La rue, dernier « droit » symbolique des artistes racisé-e-s?

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Evanne Souchette, Jérôme Pruneau, Fanny Guérin et Alida Esmail
Diversité artistique Montréal (DAM)

En 2004, suite à la tenue d’une journée de concertation sur la diversité culturelle dans les arts, organisée par le Conseil des arts de Montréal, des artistes racisé-e-s se sont mobilisés contre leur invisibilisation dans le milieu et ont décidé de créer un organisme dédié aux questions d’équité, Diversité artistique Montréal (DAM). Véritable porte-voix, DAM a pour objectifs de donner une visibilité et un lieu de rassemblement aux artistes sous-représentés et de comprendre les enjeux et défis soulevés par la question de la diversité ethnoculturelle. Leur résistance se manifeste régulièrement et a donné lieu à deux récents épisodes qui ont marqué les débats publics : la mobilisation autour du spectacle SLĀV et la performance/action It’s happening now[1], autour de l’œuvre numérique MAC-Invisible.

Nous proposons ici une lecture de ces mobilisations dans lesquelles l’espace public devient un lieu de résistance significatif pour les artistes.

SLĀV

Le spectacle SLĀV, articulé autour de chants d’esclaves afro-américains et mis en scène par Robert Lepage, mettait en vedette la chanteuse Betty Bonifassi. Le 26 juin 2018, soir de première, le pouvoir viral des réseaux sociaux et l’organisation contestataire de groupes dits marginalisés ont mené à une occupation de la place publique, devant une institution théâtrale francophone montréalaise. Avec pancartes, mégaphone, discours, la manifestation appelée par l’artiste Lucas Charlie Rose rassemblait une communauté d’artistes, de penseuses et penseurs, de travailleuses et travailleurs culturels déterminés à faire entendre leur indignation. Immédiatement, cette occupation a généré un déferlement médiatique – qui pour susciter l’attention ou l’émoi, qui pour critiquer les débordements, qui pour conspuer l’anglais de certains manifestant-e-s, des enjeux qui ont rapidement dépassé les choix artistiques initialement dénoncés.

De tout temps, l’espace public a été l’un des seuls lieux de lutte et d’acquisition de droits; les groupes dits minoritaires étaient donc contraints d’occuper la rue pour revendiquer leurs droits, sous la menace constante d’encadrement ou de répression policière. La technologisation récente de nos vies semble vouloir non pas déplacer ces débats vers l’espace virtuel, mais en faire une étape indispensable avant l’occupation de l’espace public. Dans le cas de SLĀV, les voix déjà exprimées sur les réseaux sociaux ont été le catalyseur des manifestations.

La polémique liée à cette occupation physique de l’espace public ainsi que la saturation des réseaux sociaux et d’autres tribunes médiatiques nous interrogent :

Comment mobilisations et occupations de l’espace public, virtuelles comme médiatiques, sont moteur de changement dans le milieu? Comment l’espace public s’impose-t-il comme lieu de défense des droits et de lutte contre les oppressions?

It’s happening now

Le 18 septembre 2019, un groupe d’artistes, mené par Stanley Février, investissait le Musée d’art contemporain de Montréal pour une intervention artistique surprise intitulée It’s happening now. Cette initiative visait à dénoncer la sous-représentation des artistes racisés dans l’art contemporain, à la fois dans leur diffusion et dans le corpus d’œuvres acquises par ce musée et par les musées en général. La performance, accompagnée d’un Manifeste des Invisibles, a eu un impact médiatique, du fait de la présence d’un journaliste de La Presse invité à y assister, et a provoqué une discussion directe avec les responsables de l’institution. En dénonçant par l’action une iniquité souvent ignorée, les artistes se réapproprient le droit de dire et de faire, afin de sortir de cette oppression silencieuse, insidieuse et limitative qui confisque subrepticement les libertés d’expression et d’association et le droit de manifestation. Aussi, cela permet de répondre concrètement à toute tentative de justification qui nierait l’existence de ces artistes par le biais d’une excuse trop souvent répétée : « Si nous n’en exposons pas, c’est parce qu’il n’y en n’a pas ».

Exister dans l’espace public

Cette action, certes différente de celle entourant SLĀV, montre une utilisation similaire des espaces virtuel et public. Ici, l’objectif de l’intervention a toujours été l’investissement de l’espace public. L’utilisation des réseaux sociaux a donc permis l’organisation et la mobilisation des groupes. Les possibilités d’activités de veille et de regroupement des communautés sur Internet ont changé la donne et permettent une mobilisation plus rapide. L’ajout de cette étape s’explique peut-être parce que les lieux virtuels semblent, au premier abord, donner la voix à toutes et tous et surtout, par le sentiment qu’ils sont plus sécuritaires (quant à l’intégrité physique). En effet, comment passer à côté des risques liés aux rassemblements dans l’espace public, en particulier pour des communautés racisées déjà victimes de profilage ou plus exposées aux violences policières dans le contexte actuel où l’on commence tout juste à chiffrer les cas de profilage dans l’espace public?

D’ailleurs, dans le cas précis de SLĀV, cette double mobilisation a été déterminante dans la compréhension d’enjeux sociaux souvent débattus mais rarement incarnés avec tant d’ampleur par un spectacle précis. Ici, la critique in situ a renforcé le débat virtuel, lui a donné corps et, finalement, a participé au jeu démocratique. Derrière les invectives au moment des représentations, et en parallèle sur la toile, c’est le droit d’être partie prenante du débat démocratique qui s’est exercé dans et par l’espace public.

Cette réappropriation de l’espace public par l’intervention des artistes en réaction à des inégalités sociales persistantes permet la réouverture, parfois forcée, de dialogues nécessaires à l’avancement de causes sociales qui peinent à s’exprimer.

Si, dans le premier exemple, cela a permis de susciter des débats d’ampleur nationale voire internationale, les deux cas ont eu pour effet de provoquer des rencontres entre protagonistes, mettant en présence des citoyen-ne-s et des représentant-e-s d’institution. L’élargissement de l’espace public favorise la liberté d’expression et rend aux mouvements citoyens et à différents acteurs et actrices de la société civile, un pouvoir contestataire essentiel en démocratie.

Dans ces deux cas, l’art s’apparente à une forme de levier social pour agir, réagir, organiser et investir les espaces publics de tous ordres – physiques et virtuels – afin de redonner du sens, de la pertinence et de la cohérence aux droits humains, et plus particulièrement aux droits culturels. S’il n’y a pas de bonne façon de manifester, l’occupation physique de l’espace public vient affirmer de façon claire : « Vous ne pouvez plus ignorer nos corps et nos voix. » Les invisibles d’hier ont (re)conquis un espace critique et public, renforçant et déplaçant le droit de critiquer de l’espace physique vers l’espace virtuel et réciproquement.

Paradoxalement, c’est cette occupation de l’espace virtuel qui donne une dimension aussi significative à l’occupation de l’espace public. Car c’est la difficulté à mobiliser les personnes physiquement, dans un monde où l’on peut s’exprimer sans bouger de chez soi, ou presque tout est accessible sans se déplacer, qui rend ces mobilisations si précieuses. L’occupation physique de l’espace public s’inscrit en tant que dernier recours collectif, témoignant de l’urgence d’agir, en dépit des risques individuels.

 

[1] Voir le site web : mac-i.com

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