Introduction

Des mentalités à l’égard des personnes en situation de handicap qui n’ont pas réellement changé

Pandémie ou non, l’invisibilité dans l’espace public des personnes en situation de handicap ne s’explique pas par leur manque de mobilisation ; elles sont nombreuses à essayer de faire entendre leurs voix.

Des mentalités à l’égard des personnes en situation de handicap qui n’ont pas réellement changé

Un carnet rédigé par Mélanie Beauregard, agente de défense des droits responsable des dossiers Habitation et Vie municipale chez Ex aequo, un organisme montréalais qui se consacre à la promotion et à la défense des droits des personnes ayant une déficience motrice

Pandémie ou non, les personnes en situation de handicap sont encore trop souvent oubliées et invisibles au sein du discours public. Cette invisibilité ne s’explique pas par un manque de mobilisation des personnes en situation de handicap, ces dernières étant nombreuses à essayer de faire entendre leurs voix au sein des discours publics.

Un exemple récurrent : le déneigement

En dépit de leurs nombreuses mobilisations, les personnes en situation de handicap sont, bien malgré elles, mises à l’écart. Leur droit de participer pleinement à la société et d’être membre à part entière de celle-ci est bafoué.

Un exemple frappant concerne le déneigement. Chaque année, les personnes en situation de handicap appréhendent l’hiver et la neige. Trop souvent, elles se retrouvent confinées chez elles puisque les débarcadères pour personnes en situation de handicap sont déneigés tardivement ou encore en raison des trottoirs mal dégagés. Il faut noter que pour la grande majorité d’entre elles, l’hiver est très anxiogène. Ces personnes vivent dans l’inquiétude constante de ne pas pouvoir sortir et de ne pas pouvoir participer à leurs activités sociales et culturelles ainsi que de répondre à leurs besoins de base et leurs engagements (familiaux, professionnels, etc.).

D’ailleurs, ces dernières militent depuis plusieurs années, à Montréal notamment, pour des changements de pratiques en la matière : les élu-e-s ont été interpellé-e-s, des actions ont été réalisées, des articles médiatiques sur le sujet ont été publiés. Plusieurs de ces personnes en situation de handicap se sentent alors frustrées vis-à-vis d’une situation qui, d’année en année, ne change pas. La situation ne s’améliorant pas, elles ont le sentiment de ne pas avoir été entendues et écoutées par leurs élu-e-s.

Pour plusieurs militant-e-s en situation de handicap, le confinement actuel en raison de la COVID-19 est comparable aux situations vécues à chaque hiver[1].

Des exemples au temps de la COVID-19

Dans le contexte de la pandémie actuelle, l’invisibilité et l’oubli des personnes en situation de handicap perdurent puisque celles-ci n’ont été nommées qu’à deux reprises lors des points de presse quotidiens du gouvernement Legault[2]. Elles sont pourtant très touchées par les contrecoups des mesures annoncées par divers paliers gouvernementaux. En effet, certaines mesures publiques mises en œuvre en réponse à la crise de la COVID-19 ont des effets collatéraux excessivement délétères pour les personnes en situation de handicap. Pensons notamment aux coupes et à la pénurie de main-d’œuvre dans le soutien à domicile, aux mesures de distanciation sociale ou encore aux nouveaux aménagements urbains temporaires (corridors sanitaires, voies actives, etc.).

À la suite de ces contrecoups, les divers organismes qui défendent les droits de ces personnes ont mis en place divers moyens de pression afin d’assurer que les droits de ces dernières soient respectés[3]. Toutefois, l’inaction des autorités ne permet pas de rassurer les personnes en situation de handicap.

Dans le dossier des nouveaux aménagements urbains temporaires, la Ville de Montréal a agi sans prendre en considération l’accessibilité universelle[4]. Face à ces aménagements inadéquats, les personnes en situation de handicap se retrouvent dorénavant dans un environnement où leurs déplacements se trouvent affectés (par exemple, les arrêts d’autobus ne sont plus forcément accessibles) et où elles peuvent se blesser. Dans ce contexte, la Ville a préféré agir rapidement, malgré les pressions et mobilisations des personnes en situation de handicap, tout en prévoyant apporter des corrections ultérieurement. Pourtant, il est évidemment possible d’envisager une ville résiliente qui ne soit pas synonyme d’exclusion.

Par ailleurs, dans le dossier du soutien à domicile, le gouvernement Legault tarde à augmenter et bonifier le salaire des travailleuses du Chèque emploi-services (CES)[5] et des entreprises d’économie sociale en soutien à domicile (EÉSAD). Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, de difficultés liées au recrutement et à la rétention de celle-ci ainsi que de la COVID-19, les personnes en situation de handicap revendiquent un meilleur salaire pour leurs préposées depuis plusieurs années. Cette mobilisation s’est d’ailleurs intensifiée au cours des derniers mois. Encore une fois, leurs revendications n’ont toujours pas été entendues.

Conclusion

Évidemment, il faut reconnaître que le traitement des personnes en situation de handicap a bien changé, au Québec, comme l’indique Patrick Fougeyrollas[6] : ces personnes ne sont désormais plus forcément institutionnalisées.

Malgré cela, les revendications des personnes en situation de handicap ne sont pas écoutées. Ces dernières ne se trompent pas lorsqu’elles ont l’impression d’être reléguées à être des citoyen-ne-s de seconde classe. Sans remettre en question les acquis réalisés par les personnes en situation de handicap lors des dernières années, il faut tout de même se questionner à savoir si les mentalités à leur égard ont réellement changé.

Certes, les conditions de vie de ces personnes se sont améliorées. Toutefois, de nombreux préjugés persistent : pour plusieurs, les personnes en situation de handicap ne peuvent pas mener une vie épanouie ou réaliser des activités, car elles seraient confinées à leurs domiciles ou leurs milieux de vie en raison de leurs capacités jugées différentes.

De tels préjugés assurent un traitement différentiel des personnes en situation de handicap, et ce, comparativement aux personnes qui ne vivent pas de telles situations. Dans un contexte où persiste l’idée que les personnes en situation de handicap ne sont pas des personnes à part entière, leur invisibilité dans les discours publics se retrouve justifiée.

Ainsi, la société québécoise se doit de questionner ses mentalités et ses préjugés à l’égard des personnes en situation de handicap. Sans la remise en question de ces mentalités et préjugés ainsi que sans leur transformation, les droits et libertés des personnes en situation de handicap demeureront bafoués.


[1] Des médias ont d’ailleurs rapporté le confinement forcé vécue par les personnes en situation de handicap (Journal Métro, Calvaire en hiver pour les personnes à mobilité réduite, mars 2020 et TVA Nouvelles, Prisonniers de leur appartement depuis deux semaines, février 2019).

[2] Coop ASSIST, COVID- situation critique à domicile, mai 2020. https://www.facebook.com/coopassist/videos/530822537613045/

[3] Patrick Fougeyrollas, Le scandale de l’invisibilité des personnes en situation de handicap au sein de la pandémie du Corona virus : la résurgence de la société de l’exclusion, avril 2020. https://www.linkedin.com/pulse/le-scandale-de-linvisibilit%C3%A9-des-personnes-en-au-sein-fougeyrollas/

[4] La ville de Montréal considère que « l’accessibilité universelle permet à toute personne, quelles que soient ses capacités, l’utilisation identique ou similaire, autonome et simultanée des services offerts à l’ensemble de la population » (Ville de Montréal, L’accessibilité universelle : un engagement de la Ville de Montréal, http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=8258,90439645&_dad=portal&_schema=PORTAL)

L’accessibilité universelle vise une approche inclusive. L’accessibilité universelle consiste donc à être un service, un aménagement, un environnement ou une information qui est accessible pour toutes et tous, sans égard aux caractéristiques personnelles qui les définissent, et qui permet à ceux-ci de réaliser leurs activités. Par exemple, les ascenseurs installés dans certaines stations de métro de Montréal assurent que les usagers, à mobilité réduite, du transport en commun puissent utiliser le métro de façon autonome et simultanée aux usagers qui ne sont pas en situation de mobilité réduite.

[5] Par le CES, les individus peuvent « obtenir des services à domicile grâce à l’embauche de préposés par contrat de gré à gré. Les salaires offerts aux préposés sont financés par le gouvernement et leurs taux horaire sont déterminés en fonction de leur région » (Ex aequo, Hausse du salaire des préposés : rien pour ceux travaillant au Chèque emploi-service, avril 2020, https://exaequo.net/medias/communiques/hausse-du-salaire-des-preposes-rien-pour-ceux-travaillant-au-cheque-emploi-service/). De plus, « Bien que les salaires soient financés par le gouvernement, […] c’est l’usager – l’autogestionnaire – qui assume les responsabilités de l’employeur » (Ex aequo, Ex aequo exige du ministère de la Santé et des Services sociaux qu’il garantisse la sécurité des usagers du Chèque emploi-service, avril 2020, https://exaequo.net/medias/communiques/ex-aequo-exige-du-ministere-de-la-sante-et-des-services-sociaux-quil-garantisse-la-securite-des-usagers-du-cheque-emploi-service/).

[6] Patrick Fougeyrollas, Le scandale de l’invisibilité des personnes en situation de handicap au sein de la pandémie du Corona virus : la résurgence de la société de l’exclusion, avril 2020. https://www.linkedin.com/pulse/le-scandale-de-linvisibilit%C3%A9-des-personnes-en-au-sein-fougeyrollas/


Cette tribune permet d’aborder des sujets d’actualité qui sont en lien avec les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde. Les carnets sont rédigés par des militant-e-s des droits humains et n’engagent que leurs auteurs et autrices.