Présentation du dossier L’espace public… pour qui?

L’idée d’espace public se comprend généralement en opposition à ce qui relève du privé (propriété privée, vie sexuelle, etc.). En réalité, la notion d’espace public va beaucoup plus loin que laisse entendre cette dichotomie ; c’est là que s’exerce la démocratie. Elle implique les moyens et les droits qui permettent aux individus de rendre visibles leurs interactions sociales et d’être des membres à part entière de leur société.

Retour à la table des matières

Alexandra Pierre, 1re vice-présidente
Ligue des droits et libertés

Les espaces publics englobent à la fois les lieux physiques comme le Parlement, les écoles et universités, les bibliothèques, les rues ou les parcs et les espaces virtuels comme la radio, la télé ou les réseaux sociaux. Qui y parle? Qui y circule? Qu’y en fait usage? Qui les transforme? C’est ce que souhaite aborder le présent numéro. Poser ces questions, c’est examiner à quel point les espaces publics sont traversés par des enjeux de droits humains.

Les espaces publics sont des lieux d’échanges, de délibération et de conflits, portant souvent sur la discussion même de ce qui devrait être public. C’est là que s’exerce, en grande partie, la démocratie. Mais il s’agit aussi de lieux d’usage où se rencontrent les citoyen-ne-s (au sens civique du terme), qu’elles et ils s’approprient, où se nouent des relations. Dans sa dimension pratique autant que dans sa dimension politique, l’espace public est un lieu essentiel pour permettre à toutes et tous d’être membres à part entière de la société.

Évidemment, ces espaces sont marqués par les inégalités et les tensions présentes dans le reste de la société. Pensons par exemple à la privatisation de certains espaces publics qui réduit la possibilité d’émettre des opinions critiques; à la marginalisation de divers groupes sociaux évincés de ces lieux collectifs et, de fait, exclus en partie de la délibération publique; ou enfin à la judiciarisation et à la surveillance des espaces publics. Dans tous ces cas, ce sont les droits d’association, de manifestation, à la participation, ainsi que la liberté d’expression et de conscience, pour ne nommer que ceux-là, qui sont alors bafoués.

Heureusement, ces espaces sont aussi des lieux de résistance. Les luttes qui s’y mènent tentent de maintenir la nature des espaces publics, c’est-à-dire le fait d’être communs et ouverts à toutes et tous, de protéger ce qui s’y passe, mais aussi de sauvegarder les lieux eux-mêmes. Des résistances qui élargissent aussi le sens et la compréhension des espaces publics aux espaces virtuels et aux nouvelles technologies.

Les autrices et auteurs de ce numéro abordent plusieurs de ces thèmes – résistance, privatisation, marginalisation, élargissement – pour nous aider à (re)prendre possession de ces espaces tant dans la rue que dans nos têtes.

Invisibilité

Dans son article, Bochra Manaï s’interroge sur la capacité des citoyen-ne-s à accéder aux mêmes espaces selon qui elles ou ils sont. À travers le cas des hommes racisés et des femmes musulmanes portant un voile, elle discute de l’altérisation de certains corps rendus dangereux, menaçants pour la société ou la nation et comment la restriction de leur mobilité devient un impératif. Cette impossibilité de se mouvoir librement dans l’espace public est devenue presque rituelle pour les jeunes hommes noirs et autochtones. Manaï insiste pour voir ces contraintes physiques comme des violences systémiques reflétant la brutalité du racisme et de l’islamophobie.

Alexandra Lorange revient sur le rapport final de la Commission Viens sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec. Elle constate que les femmes autochtones y sont presque absentes, entre autres dans les recommandations, alors que c’est leur situation intolérable qui a déclenché cet exercice public de prise de parole. Lorange souligne que cette invisibilité est ancrée dans un processus historique de colonisation et de marginalisation qui perdurent encore aujourd’hui, processus qui rend les femmes autochtones inaudibles dans l’espace public et les met en danger.

Les livres d’histoires sont des discours dans l’espace public et sur l’espace public. Les visions de l’histoire marquent les lieux publics, validant certaines mémoires et en délégitimant d’autres. Blanchité et androcentrisme propres à notre société colonialiste et sexiste sont toujours présents dans les manuels d’histoire. Cela se traduit, par exemple, par l’absence ou la déformation de l’histoire des personnes autochtones, des femmes et des populations noires. Ces histoires ancrées dans des rapports de pouvoir ont donc des angles morts qu’il faut nommer pour (re)connaître les perspectives propres de ces groupes marginalisés, leurs résistances passées et leurs existences actuelles.

Idil Atak fait le point sur l’engagement de Montréal de construire une « ville sans peur » pour les personnes sans statut. Plusieurs centaines de milliers de personnes sont sans statut au pays et craignent sans cesse d’être déportées. Leurs droits à un travail décent, à l’éducation pour leurs enfants et à la santé sont évidemment mis à mal, tout comme leur capacité à participer pleinement à la société. Selon Atak, la Ville de Montréal tente d’y remédier en rendant les services municipaux accessibles à ces personnes et en finançant des services de soutien, notamment lorsqu’elles sont victimes ou témoins d’actes criminels. Atak souligne cependant les limites de cette approche, notamment lorsqu’on parle du travail du Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM) qui traite encore les personnes sans statut comme des criminel-le-s potentiels plutôt que comme des personnes ayant des droits, notamment celui de pleinement prendre part à la vie sociale du lieu où elles vivent.

Profilage

Ted Rutland aborde la riche et longue histoire de la résistance au profilage racial à Montréal. Dès les années 70, le service de police, sévèrement interpellé par les organisations de défense des personnes noires, promet de prendre des mesures concrètes contre cette discrimination raciale. Pour ces organisations, la fin du harcèlement et de la discrimination de la police a toujours été vue comme une condition pour pouvoir réellement jouir des espaces publics et, de ce fait, être en mesure de participer pleinement à la société. Rutland souligne que, tant que les actions consenties par les autorités montréalaises ne prendront pas en compte les solutions mises de l’avant par les populations visées, elles seront suivies de peu d’effets et feront la démonstration que les populations racisées sont exclues de réelles délibérations qui transforment l’espace public.

Droit de manifester et résistance

Dans un texte très touchant, Valérie Lefebvre-Faucher nous parle des enfants qui s’engagent dans l’action politique écologiste. Par milliers, elles et ils ont pris la rue le 27 septembre 2019 afin d’assurer la suite du monde, désobéissant aux ridicules injonctions des grand-e-s d’aller à l’école ce jour-là. Ces enfants ont refusé de rester à leur place, c’est-à-dire loin la sphère politique, parce que leur avenir est en jeu. Lefebvre-Faucher aborde leur volonté de changer le monde malgré le mépris, les reproches, les menaces et les insinuations de manipulation. Pour Lefebvre-Faucher, ces enfants s’avèrent plus responsables que les adultes dans leur capacité à désobéir.

Pierre-Louis Fortin-Legris examine une importante décision concernant le droit de manifester. En octobre 2019, la Cour d’appel du Québec donne raison à un habitant de la ville de Québec. Ce dernier contestait l’obligation de fournir son itinéraire et l’interdiction de porter un masque lors de manifestations. L’article de Fortin-Legris explique comment le juge a réitéré l’importance des réunions pacifiques en démocratie, ainsi que la nécessité d’avoir accès à la rue sans contrainte excessive pour pouvoir exprimer ses opinions et exercer ses droits. Le caractère dissuasif des deux obligations levées par le jugement a été considéré comme une entrave grave, disproportionnée et arbitraire à la liberté.

À travers les cas de SLAV et de la performance It’s happening now, Diversité Artistique Montréal (DAM) examine la résistance des artistes dans l’espace public, particulièrement la mobilisation à partir de nouveaux espaces virtuels. DAM y voit des lieux inédits d’organisation et de mobilisation, souvent plus sécuritaires pour les artistes minorisés. Ces espaces s’avèrent être des points de départ intéressants pour bâtir ses forces, en nombre et en arguments, avant de les transporter dans le monde réel. Le jeu démocratique s’en trouve transformé, mais plusieurs des obstacles à la participation à la vie réelle se retrouvent dans les espaces virtuels.

L’article de Jenny Cartwright nous rappelle l’histoire de la manifestation de femmes contre le règlement 3926 de la Ville de Montréal le 28 novembre 1969. Les femmes s’étaient mobilisées contre ce règlement, l’ancêtre de P-6, pour en exiger le retrait. Ironiquement, Cartwright raconte qu’elle s’est vue refuser l’autorisation de commémorer cet évènement par une performance artistique dans le Quartier des spectacles, lieu public pourtant dédié à la culture!

Logement

Martin Blanchard aborde le sort des locataires au Québec. Il souligne que la marchandisation du logement, la gentrification de certains quartiers par les gouvernements et un marché de plus en plus financiarisé n’avantagent certainement pas les locataires. Blanchard estime aussi que la lutte pour les logements sociaux et contre la gentrification en est aussi une pour l’accès aux espaces publics de qualité pour toutes et tous.

Espaces publics virtuels

Philippe de Grosbois discute de l’état des espaces publics virtuels dans un contexte de contrôle accru du capitalisme sur ces lieux. Il explore comment, comme dans le monde réel, les espaces virtuels ont des structures propres, comment ils permettent (ou découragent) des interactions particulières, selon certains intérêts. Les Facebook, Instagram, YouTube et Twitter sont évidemment très puissants et entrevoient les espaces publics virtuels « comme des centres commerciaux » dont l’objectif est de faire le plus de profit possible. Les algorithmes qui nous mettent à la merci des annonceurs l’opacité des règles sur les réseaux sociaux, notamment sur la politique partisane et les actions militantes, sur l’exploitation des données personnelles à des fins commerciales ainsi que sur la surveillance comme outil de vente sont quelques-uns des exemples explorés par de Grosbois. Il constate que les luttes dans ces espaces sont aussi nécessaires que grandissantes.

Retour à la table des matières