Quand la solidarité avec le peuple palestinien devient une menace

La répression des mobilisations contre le génocide et pour les droits du peuple palestinien depuis 2023 est sans commune mesure avec celle appliquée à d’autres mouvements et causes. Cela s’observe dans plusieurs pays. Un récent rapport de l’organisme Canadiens pour la paix et la justice au Moyen-Orient traite du cas du Canada. Il mérite qu’on s’y attarde pour réaliser à quel point le traitement de la solidarité avec la Palestine est révélateur de l’effritement des libertés civiles qui s’accélère chez nous.
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Droits et libertés, Printemps / Été 2026

Quand la solidarité avec le peuple palestinien devient une menace

Safa Chebbi, chercheuse et fondatrice de l’Observatoire des inégalités raciales au Québec, membre du CA de la Ligue des droits et libertés

Depuis le 7 octobre 2023, le Canada a été traversé par l’une des vagues de solidarité avec la Palestine les plus soutenues de son histoire récente. D’un océan à l’autre, des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour exiger un cessez-le-feu à Gaza, dans un contexte de génocide reconnu par des instances des Nations unies[1] et suivi en temps réel sur nos écrans. Ces personnes mobilisées ont dénoncé la complicité canadienne dans des crimes reconnus et documentés par plusieurs instances internationales, dont la Cour internationale de justice. Pourtant, plutôt que d’être reconnue comme une expression légitime de participation démocratique, cette mobilisation a été rapidement requalifiée par les autorités comme une menace à la sécurité publique, voire à la sécurité nationale, une tendance observable dans plusieurs pays, parfois de manière encore plus répressive.

Photo de manifestation
Mères au linceuls blancs dans la manifestation pour Gaza, Montréal, 14 juin 2025. Photo : André Querry

Le rapport Policing Palestine Solidarity: A Crisis of Civil Liberties in Canada (2021-2025), publié par Canadiens pour la paix et la justice au Moyen-Orient (CJPMO)[2] en décembre 2025, documente avec rigueur ce basculement. S’appuyant sur des données issues de demandes d’accès à l’information, sur une analyse quantitative des manifestations et une enquête approfondie des pratiques policières et judiciaires, il met en lumière une réalité préoccupante : la solidarité avec la Palestine est devenue l’un des mouvements sociaux les plus ciblés par l’appareil répressif de l’État canadien, malgré son caractère largement pacifique.

Rendre l’engagement politique plus coûteux et plus risqué

Entre 2021 et 2025, les manifestations propalestiniennes ne représentaient qu’environ 10 % de l’ensemble des protestations recensées au Canada, mais concentraient à elles seules 37 % des interventions policières. Or, plus de 96 % d’entre elles étaient entièrement pacifiques. Cette disproportion atteint un sommet en 2024 : alors que les actions de solidarité avec la Palestine représentaient environ 22,7 % des protestations, elles concentraient près de 64,9 % des interventions policières. Ces dernières, notamment à Toronto, Montréal et Vancouver, ne répondaient donc pas à un risque objectif, mais à un cadrage sécuritaire et à des hiérarchies politiques faisant en sorte que certaines luttes sont jugées plus sensibles, plus menaçantes ou moins légitimes que d’autres, et font ainsi l’objet d’une surveillance et d’une répression accrues.

C’est précisément ce cadrage sécuritaire qui constitue l’un des moteurs centraux de la répression. Le rapport de CJPMO souligne un moment charnière : le 12 octobre 2023, une déclaration commune des ministres fédéraux, provinciaux et territoriaux de la Justice et de la Sécurité publique assimilait, de manière alarmiste, les rassemblements propalestiniens à des « manifestations de soutien au terrorisme et [d]es appels à la violence n’[ayant] pas leur place au Canada[3] ». Or, en coulisses, les propres évaluations des services de renseignement du gouvernement reconnaissaient qu’il n’existait aucune indication d’incitation à la violence dans ces mobilisations[4]. Ce décalage révèle la fonction politique du discours sécuritaire, qui ne sert pas à rendre compte de la réalité des mobilisations, mais à les reconfigurer de manière à légitimer l’intervention policière.

Sur cette base se déploie une stratégie que le rapport qualifie de « neutralisation stratégique ». Elle s’inscrit dans une longue tradition de pratiques policières canadiennes, notamment la surveillance et la criminalisation des luttes autochtones pour la défense du territoire, mais, dans ce cas-ci, cette stratégie s’est déployée à une échelle et à une vitesse inédites. Elle ne vise pas à répondre à des infractions isolées, mais à rendre l’engagement politique plus coûteux et plus risqué, en fragilisant la capacité d’un mouvement à s’inscrire dans la durée. Une combinaison de tactiques préventives et dissuasives est utilisée : démonstrations de force planifiées, surveillance soutenue, encerclements, détentions et arrestations ciblées, puis prolongement judiciaire de la répression, qui détourne les ressources du mouvement de l’arène politique vers l’arène judiciaire. Le rapport traite entre autres de l’opération baptisée Project Resolute, à Toronto, qui a mobilisé à grands frais des unités antiémeutes, des drones et des brigades contre des rassemblements pacifiques, tandis qu’en parallèle des perquisitions étaient menées à l’aube dans des domiciles familiaux et que des conditions de remise en liberté restrictives visaient à entraver la liberté d’expression et de réunion.

Un autre mécanisme particulièrement préoccupant s’apparente à une criminalisation du sens. Des slogans politiques ont été traités comme des délits potentiels, alors même qu’ils relevaient majoritairement de la liberté d’expression et qu’il existait peu, voire pas de perspective réelle de condamnation. La question n’était donc plus tant leur portée politique que leur requalification en enjeu pénal. Le rapport revient sur un cas emblématique à Calgary en novembre 2023, où un militant, Wesam Cooley, a été arrêté après avoir chanté le slogan « From the river to the sea, Palestine will be free[5] ». Il a été accusé de troubler la paix avec une mention d’infraction « motivée par la haine ». Les accusations ont finalement été retirées faute de perspective raisonnable de condamnation, mais l’arrestation a produit un effet disciplinaire dissuasif sur l’expression politique.

Affaiblir la liberté de presse

La répression ne cible pas uniquement les manifestant·es, elle s’étend également à celles et ceux qui documentent les mobilisations. Le rapport fait état d’atteintes répétées à la liberté de la presse, notamment à Montréal, en avril 2024, où la journaliste de CUTV Savanna Craig a été arrêtée lors d’un sit-in dans une succursale de la Banque Scotia, malgré son identification claire comme journaliste[6]. Il relève également des violences exercées contre des journalistes, dont l’agression d’Isaac Peltz et de William Wilson lors d’une marche alternative de la Fierté en août 2024[7]. Cette dynamique n’est pas périphérique : en entravant la documentation des interventions policières, l’État consolide le récit sécuritaire et affaiblit la liberté de presse et les mécanismes de surveillance démocratique.

En arrière-plan, une infrastructure de surveillance rend cette répression reproductible. Le rapport de CJPMO met en évidence une coordination interagences reliant les services policiers municipaux aux agences fédérales et à Sécurité publique Canada, notamment par des mécanismes tels que le CSMAOSN[8], intégrant ainsi la dissidence locale dans des cadres de gestion du renseignement national. Cette architecture soulève des préoccupations importantes en matière de droit à la vie privée, en raison de la circulation et du croisement de données entre différentes instances, souvent sans transparence suffisante ni garanties claires quant à leur usage, leur conservation ou leur encadrement. Plutôt que d’être traitées comme faisant partie de l’exercice ordinaire des libertés constitutionnelles, les mobilisations sont abordées dans une logique de gestion de risque.

Ce basculement se révèle également dans un projet de loi comme C-9 (Loi visant à lutter contre la haine)[9]. Déposé en septembre 2025 et à l’étude au moment d’écrire ces lignes, il vise à créer de nouvelles infractions criminelles qui porteront gravement atteinte aux libertés d’expression et de réunion pacifique pour les mouvements sociaux, et celui de solidarité avec la Palestine est sa première cible. En « […] définissant de manière vague les “symboles de haine”, le projet de loi risque de donner à la police le pouvoir d’interpréter des symboles culturels – tels que le keffieh –comme des preuves à charge » (p. 5, traduction libre).

Le CJPMO plaide en faveur de réponses à la fois politiques et structurelles : commission d’enquête fédérale indépendante, retrait du projet de loi C-9, réforme du cadre fédéral des droits humains afin de protéger explicitement les convictions politiques, encadrement du partage de renseignements et renforcement des protections pour les journalistes et observateur·rices veillant au respect des droits humains. Il faut se saisir de ses recommandations. Toutefois, au-delà de ces réformes, l’enjeu est démocratique : lorsque la solidarité avec un peuple colonisé peut être traitée comme un risque sécuritaire, ce sont les frontières mêmes du débat public légitime qui se resserrent pour l’ensemble de la société.

[1] « Israël commet un génocide à Gaza, affirme une commission d’enquête de l’ONU », Nations Unies, ONU Info, 16 septembre 2025 [en ligne].

[2] Ce rapport du CJPMO est disponible en anglais en ligne, voir <www.cjpmefoundation.org>.

[3] « Les ministres de la Justice et de la Sécurité publique prônent l’unité et le respect face aux appels à manifester d’une organisation terroriste », Déclaration de Sécurité publique Canada, 12 octobre 2023 [en ligne].

[4] Patrick Boucher, sous-ministre adjoint principal du Secteur de la sécurité et de la cybersécurité nationale de Sécurité publique Canada, cité dans Alex Coch, « Public Safety Saw No Evidence Linking Palestine Rallies To ‘Hamas Call’ », The Maple, 4 juillet 2024 [en ligne].

[5] Michael Rodriguez, « Advocates call for full withdrawal of hate-motivated charge against Calgary Palestinian protest leader », Calgary Herald, 29 novembre 2023 [en ligne].

[6] « CUTV journalist arrested, detained by Montreal Police », CUTV, 17 avril 2024 [en ligne].

[7] CJPMO, op. cit., p. 35.

[8] Comité des sous-ministres adjoints sur les opérations en matière de sécurité nationale (ADM NS Ops, en anglais).

[9] Voir le mémoire de la Ligue des droits et libertés sur C-9 [en ligne] et Anne Pineau, « À Ottawa, un empilage inquiétant de projets de lois », Droits et libertés, vol. 44, no 2, Automne 2025/Hiver 2026 [en ligne].