Réalités afroqueers au Québec

Une double discrimination (racisme systémique et queerphobie) et une double invisibilisation (au sein des communautés noires et queers) affectent les personnes afroqueers, au Québec comme ailleurs dans les pays du Nord. Le comprendre et soutenir les forces vives d’un tel groupe marginalisé fait avancer le respect des droits de chacun·e.
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Droits et libertés, automne 2025/hiver 2026

Réalités afroqueers au Québec

Fabrice Nguena, gouverneur à la Fondation Émergence, membre cofondateur de la Fondation Massimadi et auteur de AfroQueer : 25 voix engagées (Écosociété, 2024)

Collectif Moonshine. Crédit : Schaël Marcéus

À quoi renvoie le terme Afroqueer, encore assez peu familier au Québec ? Il réfère à une double identité intersectionnelle : Afro désigne les personnes d’origine africaine ou afro-descendantes, et queer constitue une autre manière de nommer les personnes LGBTQI+ ou toute personne qui ne s’identifie pas hétérosexuelle ou cisgenre.

Au Québec, comme ailleurs, les personnes afroqueers ne constituent pas un groupe monolithique. L’expérience afroqueer se décline selon une pluralité de trajectoires : origines, statut migratoire, croyances, milieux de vie. Ici comme ailleurs au Canada et dans les pays du Nord, les personnes afroqueers subissent à la fois le racisme systémique et la queerphobie, et sont souvent invisibilisées dans les communautés noires comme dans les espaces queers. Dans les communautés noires, le fondement principal des queerphobies tire souvent son origine dans le colonialisme, qui a théorisé l’homophobie sur la base de la religion. Dans les espaces queers, le racisme existe aussi. Les principaux organismes sont à l’image de la société, c’est-à-dire souvent dirigés principalement par des hommes blancs cisgenres. Dès lors, les autres composantes de la communauté (les femmes, les personnes autochtones, racisées, trans, intersexes, non binaires, etc.) doivent se battre pour que leurs voix soient entendues et que leurs préoccupations spécifiques soient prises en compte.

Les personnes afroqueers subissent à la fois le racisme systémique et la queerphobie, et sont souvent invisibilisées dans les communautés noires comme dans les espaces queers.

De plus, dans leurs relations interpersonnelles intimes avec certaines personnes queers blanches, elles peuvent également subir ce qu’on appelle le racisme sexuel ou la fétichisation des corps, c’est-à-dire être désirées principalement en fonction de fantasmes stéréotypés, et souvent sexuels, liés à leur groupe « racial » ou ethnique. La personne désirée perd ainsi son individualité et devient quasiment un objet de plaisir pour assouvir un fantasme.

Regard intersectionnel

Dans les années 1960, le célèbre militant des droits civiques étatsunien et afroqueer Bayard Rustin (1912-1987), qui subissait l’homophobie en plus du racisme, s’est insurgé aux côtés de ses camarades antiracistes : « Le jour où je suis né avec la peau noire, je suis aussi né homosexuel. Soit ils croient réellement à la liberté pour tous, soit ils n’y croient pas[1]. » Cette injonction à combattre simultanément toutes les discriminations et oppressions subies par un individu a été théorisée en 1989 par la juriste afroféministe étatsunienne Kimberlé Crenshaw, qui a proposé le concept d’intersectionnalité[2] pour expliquer comment les différents systèmes d’oppression et de domination s’entrecroisent et affectent la vie d’un individu.

Au moment où, au Québec comme ailleurs en Occident, on constate de plus en plus une instrumentalisation des personnes immigrantes à des fins politiques, les personnes noires sont les principales victimes et boucs émissaires de cette stigmatisation. Dans les années 1950, l’écrivain afroqueer et militant des droits civiques étatsunien James Baldwin faisait le même constat : « Quand les choses vont mal dans mon pays, c’est encore pire pour les Noirs[3]. » On pourrait dire qu’aujourd’hui, la situation n’a pas beaucoup changé pour les personnes afroqueers. En effet, le rapport rédigé en 2017[4] par l’universitaire Jade Almeida, montre à quel point ces personnes sont davantage confrontées à des difficultés, comme les problèmes de logement, la précarité d’emploi, les violences policières, etc. C’est encore plus vrai pour celles demandant l’asile, qui peinent à se faire accepter et qui connaissent des difficultés d’intégration sociale, des conséquences sur leur santé mentale, etc.

Risque d’instrumentalisation des personnes afroqueers

Le trumpisme, qui se répand actuellement, promeut et légitime non seulement la xénophobie, mais surtout une détestation plus grande des personnes queers. L’instrumentalisation des droits de ces personnes par des groupes nationalistes ou d’extrême droite sert à propager des discours queerphobes. La chercheuse queer étatsunienne Jasbir K. Puar a conceptualisé ce phénomène sous le terme d’homonationalisme, qui affecte grandement les personnes afroqueers.

Parmi les réalités vécues, mentionnons aussi que certains organismes (heureusement pas tous) qui accueillent des personnes afroqueers, des personnes racisées ou même des femmes se targuent d’être inclusifs et sensibles à la diversité ou aux politiques EDI (Équité, Diversité, Inclusion), sans vraiment agir en conséquence. Dès lors, certaines personnes ainsi « incluses » témoignent que leur parole n’y est pas véritablement prise en compte et qu’elles n’ont aucun pouvoir décisionnel.

Modèles et inspirations

Face à tout cela, les modèles de représentation positive sont un excellent moyen pour déconstruire les préjugés et pour inspirer la confiance en soi et le courage de lutter pour le respect de la dignité de chaque être humain en tant que e citoyen·ne à part entière. Ils contribuent à la construction d’imaginaires et à d’autres possibles. À cet égard, le Québec compte de nombreuses personnes remarquables, telles que l’anthropologue, autrice et chroniqueuse Émilie Nicolas, connue et appréciée pour ses excellentes chroniques dans Le Devoir ou pour la perspicacité de ses interventions à la télévision. On peut aussi citer l’artiste pluridisciplinaire et autrice Kama La Mackerel, une figure prolifique dans la création de spectacles, ainsi que les enseignant·es universitaires Jade Almeida et Laurent-Francis Ngoumou, les professeur·es H. Nigel Thomas et Nathalie Batraville, qui ont grandement contribué à mieux faire comprendre les réalités afroqueers par leurs recherches et publications.

Saluons aussi la publication, dans les cinq dernières années, de livres d’auteur·rices afroqueers francophones faisant connaître leurs réalités, tels que Les enragé·e·s de Valérie Bah, Afrotrans de Michaëla Danjé, Être homosexuel(le) aux Antilles de Caroline Musquet, L’amour de nous-mêmes a sonné d’Erika Nomeni et mon propre livre mentionné plus haut.

Arc-en-ciel-d’Afrique, le premier organisme cofondé en 2004 par Didier Rwigamba, Solange Musanganya et Luc Doray pour répondre aux besoins des personnes afroqueers du Québec, a dû malheureusement mettre fin à ses activités en 2019, faute de financement. Ses dirigeant·es ont heureusement mis sur pied la Fondation Massimadi, en 2009, dont la mission est de promouvoir le cinéma et l’art dans le but de déconstruire l’homophobie et la transphobie au sein des communautés noires. La 17e édition de son Festival des films et des arts afroqueers s’est tenue en octobre dernier à Montréal, sous le thème « Déconstruire pour reconstruire ».

Aujourd’hui, plus que jamais, la nécessité d’avoir à nouveau un organisme fédérateur de toutes les personnes afroqueers du Québec devient criante. Espérons qu’un tel organisme voie le jour bientôt et soit considéré d’utilité publique et sociale, de manière à recevoir annuellement les fonds nécessaires à son fonctionnement. Sa mission, selon moi, devrait être d’offrir un lieu bienveillant contribuant à la santé mentale, au bien-être et à l’épanouissement des Québécois·es afroqueers. Il devrait aussi travailler à déconstruire les préjugés homophobes et transphobes, en tenant compte des réalités culturelles. En somme, il est important de comprendre qu’en répondant aux besoins particuliers d’un groupe minoré ou marginalisé, on contribue inéluctablement au mieux-être et au bonheur de l’ensemble de la société.


[1] Source : Extrait du biopic Rustin de George C. Wolfe, 2023.

[2] Consulter le lexique : https://liguedesdroits.ca/lexique/intersectionnalite/

[3] Source : Entretien avec James Baldwin – Épisode 1/3, diffusé sur France Culture, 18 juin 2017, [en ligne].

[4] J. Almeida, Rapport sur le racisme systémique vécu par la communauté LGBTQ+ montréalaise, Conseil québécois LGBT, décembre 2017, [en ligne].