Le sommet de l’industrie de l’IA « ALL IN » et la mobilisation citoyenne

Le sommet de l’intelligence artificielle « ALL IN » les 16 et 17 septembre 2026 à Montréal suscite des inquiétudes. Face au développement effrené de l’IA, l’heure est à la mobilisation citoyenne.

Par Lucia Flores Echaiz, avocate et membre du comité Surveillance des populations, intelligence artificielle et droits humains de la Ligue des droits et libertés

Les « carnets » permettent d'aborder des sujets d'actualité qui sont en lien avec les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde. Les carnets sont rédigés par des militant·es des droits humains et n'engagent que leurs auteur·rices.


Le sommet de l’industrie de l’IA « ALL IN » et la mobilisation citoyenne

Le sommet sur l’intelligence artificielle « ALL IN » a eu lieu les 16 et 17 septembre 2026 au Palais des congrès de Montréal. Coorganisé par SCALE AI et le Mila, c’est le plus grand rassemblement sur l’IA au Canada et prévoyait plus de 7500 participant·es. Présenté comme une plateforme « pour faire rayonner les champions canadiens, rapprocher les leaders mondiaux, attirer les investissements et présenter notre écosystème de calibre mondial »[1], l’événement est dominé par des acteurs du secteur privé et bénéficie du soutien des trois paliers gouvernementaux. Le ministre de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, indique que le fédéral est fier d’appuyer l’événement, car ALL IN illustre ce que la Stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle permettra d’accomplir[2].

La stratégie ALL IN du Canada

Il est vrai que le sommet ALL IN reproduit le modèle de la Stratégie nationale en matière d’IA. Rappelons que le ministre Solomon avait annoncé à la fin de septembre 2025 une consultation publique (« sprint national ») de 30 jours afin d’élaborer cette stratégie. En octobre de la même année, plus de 160 juristes, experts, défenseurs et organisations de droits humains et de la société civile, incluant la Ligue des droits et libertés, ont dénoncé ce processus de consultation, notamment en raison du délai irréaliste accordé, la composition du groupe de travail dominé par l’industrie, l’orientation suggestive dans les questions du sondage et la priorité accordée aux intérêts commerciaux. Moins qu’une véritable consultation, cela ressemblait « à une tentative malhonnête de donner une légitimité publique à un résultat décidé à huis clos »[3].

La Stratégie nationale nommée « IA pour tous » est publiée en juin 2026 et, sans surprise, vise à accélérer l’adoption de l’IA au Canada en mettant l’accent sur le développement économique[4]. Un des objectifs est d’augmenter le taux d'adoption des PME de 12 % à 60 % d'ici 2034. Également, un des piliers est la souveraineté en IA, impliquant l’investissement massif dans les infrastructures d’IA, notamment en construction de centres de données. La stratégie assume la position que les Canadien·nes veulent de l’IA et qu’il faut qu’ils et elles « fassent confiance » en l’IA. Enfin, outre une mention à l’effet que pour instaurer la confiance en l’IA, il faut protéger les Canadien·nes contre les risques de la technologie, la Stratégie ne s’y penche pas. On en comprend que les risques sont moins importants que le développement commercial et qu'ils seront résolus principalement par les acteurs de l'industrie.

Ainsi, dans cette vision, la société civile n’est pas une partie prenante; elle est réduite à un rôle où elle doit faire confiance à une technologie dont on prétend qu’elle bénéficiera éventuellement.

De même, le sommet ALL IN n’a prévu aucune participation véritable des citoyen·nes, des travailleur·euses, de chercheur·euses critiques de l’IA, d’organisations syndicales ou organismes communautaires.

L’IA menaçant les droits humains

Pourtant, il est indéniable que l’IA a des impacts négatifs sur un ensemble de droits humains. Les systèmes de reconnaissance faciale dans l’espace public représentent une surveillance de masse inacceptable; la collecte massive de nos données menace quotidiennement notre droit à la vie privée; les systèmes d’IA reproduisent des résultats discriminatoires et souvent erronés (empreints de « hallucinations ») en emploi, immigration et autres secteurs; l'automatisation du travail entraîne des pertes d'emplois et une surveillance intensifiée des travailleur·euses ; les centres de données consomment des quantités massives d'eau et d'énergie, aggravant les changements climatiques; le double usage des technologies en IA (civil et militaire) jumelé aux partenariats du Canada avec des entreprises et États  impliqués dans de grandes violations du droit international, notamment dans le génocide en Palestine, risque d’engager une complicité : ce sont là quelques-uns des enjeux que soulèvent le développement et le déploiement de l'IA au Canada.

« ALL OUT contre l’IA »

En réaction au sommet ALL IN, diverses organisations ont appelé à une manifestation qui s’est tenue le 16 septembre. Dans l’appel à la manifestation, on mentionne que tous ces efforts en matière de développement d’IA tendent vers une même finalité, soit « une extension de la destruction écologique, la marchandisation de nos vies et l'accroissement de la surveillance, alors que nos dirigeants rêvent de sauvegarder leur autorité vacillante et la croissance menacée »[5].

Nonobstant le discours technosolutionniste du sommet ALL IN et de la stratégie nationale qui présente l'IA comme inévitable et unanimement soutenue, la mobilisation citoyenne, comme celle de ALL OUT ou encore celles à Vancouver contre la construction de centres de données[6], révèle qu'il est possible de résister contre un développement de l'IA imposé.