Introduction

Violence sexuelle : et si on regardait sous son propre oreiller?

La majorité des agressions sexuelles se distinguent évidemment de tout autre rapport sexuel par l’absence de consentement et la présence de violence, mais le contexte social propice à ces agressions se nourrit de cette ligne poreuse tissée de silences et de faux consentements.

Violence sexuelle : et si on regardait sous son propre oreiller?

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Pascale Parent, CALACS de Rimouski
Maude Chalvin, Regroupement québécois des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel, RQCALACS

À quelques exceptions près, nous avons toutes et tous été profondément choqué-e-s, l’automne dernier, par le nombre de témoignages provenant de filles et de femmes qui, dans le Canada du 21e siècle, portent le poids du silence d’une agression sexuelle passée, commise plus souvent qu’autrement par un ami, un frère ou un père, un coach ou un prof, bref, une personne de l’entourage[1]. Les féministes, et pour une rare fois, le pays entier, se sont « indigné-es ». Un peu comme on s’indigne devant des soldats assassinant des enfants en territoire palestinien : une horreur incompréhensible et lointaine qui semble n’avoir aucun lien avec notre réalité « C’est horrible, ce qui leur arrive là-bas ». Comme si la violence concernait uniquement les Autres : ces victimes qui meurent ou sont violées; ces agresseurs qui tuent et violent de sang-froid (si loin, si différents de nous …sont-ils humains?) mais jamais moi (la femme forte qui sait se défendre) ou lui (le leader étudiant si progressiste).

Et si c’était cette fiction de la barbarie de l’Autre, toujours Ailleurs, qui offrait à la violence sexuelle la complicité nécessaire pour s’attaquer à une Canadienne sur trois[2] à un homme sur six? Se contentant de s’immiscer insidieusement sous l’oreiller du deux-tiers restant, présente, mais silencieuse; insérée dans mon idéal de beauté forgé par la pornographie, dans ma quête romantique d’une relation hétérogenrée entre prince charmant et belle endormie, dans mon rêve d’une sexualité sans parole mettant en scène le corps parfait de mannequins…

À chaque jour, mon inconscient s’imbibe de messages sociaux qui, bien malgré moi, participent à définir la relation que j’entretiens avec mon image, mon corps, ma sexualité. Je peux penser à ma visite d’hier au magasin du coin, placardé de publicités sexistes, qui vend des g-strings pour fillettes de 5 ans et diffuse une musique populaire faisant l’apologie du viol ou, à ce matin, alors qu’il m’était impossible de visiter une page internet sans me heurter aux annonces pornographiques. Pour le Conseil du statut de la femme, « l’industrie de la publicité, la sexualisation des modèles proposés et la dictature de la mode conditionnent les jeunes filles à se soumettre au regard des hommes et renforcent le rôle de la femme-objet»[3]. À une autre époque, Simone de Beauvoir observait que la jeune fille apprend très tôt à reproduire le regard mâle sur elle-même. Selon cette féministe, devenir femme implique d’apprendre à s’éloigner de soi pour poser un regard extérieur sur son être, réduit au rang d’objet décoratif.

En d’autres mots, le phénomène sociologique de l’hypersexualisation implique des schèmes psychologiques (auto-objectivation) qui incitent les femmes à déserter leur corps pour le mettre sur l’étalage des mannequins et à le juger (ô combien sévèrement!) selon les critères établis par le boss du casting. Implants fessiers ou mammaires, labiaplastie ou lipofilling, nymphoplastie, brachioplastie, lifting, abdominoplastie, dermabrasion, injection de botox, lipo-succion, épilation et diète après diète après trouble alimentaire et anorexie, pour faire coïncider ce corps avec l’objet désiré par le consommateur. Celui-là même qui fait rimer beauté et domination et fait vendre des crèmes de peau blanchissante en Afrique et des opérations de débridage des yeux en Asie. Un même modèle donc, standardisé par le désir hétérosexuel du mâle blanc. Une quête de la beauté qui passe par la dépersonnalisation du corps : s’éloigner de soi pour rejoindre l’idéal standardisé.

Loin d’être sans conséquences, cette quête du standard féminin ne fait pas uniquement des ravages sur la santé des femmes (physique et mentale), elle s’incruste également dans la chambre à coucher en teintant notre rapport à la sexualité. Pour répondre à des exigences modélisées, nous sommes prêtes à tant d’artifices et de sacrifices que nous finissons souvent par dépersonnaliser notre sexualité, la réduisant à une répétition mécanique de jeux de rôles inspirée des scénarios de domination à la Cinquante nuances de Grey ou des publicités érotisant une scène de viol. Ce type de sexualité ainsi normalisée ne peut laisser place à la diversité de nos identités, de nos désirs et de nos corps : elle impose des rôles rigides basés sur des stéréotypes hétérosexistes, racistes, coloniaux et capacitistes. La femme de couleur sera folklorisée dans un rôle exotique (de la geisha asiatique docile et expérimentée à la femme noire dominatrice en passant par la femme latino chaude et sensuelle), la femme en situation de handicap sera invisible ou fétichisée, la lesbienne sera dépouillée de ses désirs pour n’être qu’une performance destinée aux fantasmes mâles, etc. Mais peu importe le rôle imparti à la femme, le scénario prévoira toujours un homme (ou une femme masculine) pour jouer le dominant sexuel doté de besoins irrépressibles et une féminité dominée, toujours disponible pour répondre aux incontrôlables envies masculines. Ironiquement, l’Église s’est évertuée à nous imposer la croyance inverse pendant des siècles alors que la femme était dépeinte comme l’animal passionné succombant au désir pour corrompe l’homme rationnel civilisé! C’est dire combien ces rôles n’ont rien de naturels et qu’ils relèvent plutôt d’une construction idéologique.

Ce tintamarre pornographique érotisant les rapports de domination incite les femmes à déserter leur propre corps, à vivre leur sexualité à l’extérieur d’elles-mêmes. Tout comme la beauté, la sexualité est affectée par ce même processus d’auto-objectivation où la femme s’évaluera selon l’intérêt de celui qui la regarde, reléguant aux oubliettes ses désirs, préférences et besoins personnels. La femme développera sa sexualité en fonction du regard des autres, à un point tel que la communication avec ses propres envies intérieures sera de plus en plus discrète, voir absente.  Tout comme la jeune fille anorexique ne ressent plus les signes naturels de la faim ou de la satiété, une femme conditionnée à ce manège ressentira de moins en moins les signaux de son corps : il lui sera difficile, parfois impossible, d’identifier un inconfort ou de profiter d’un plaisir charnel. Dans ces conditions, qui sont celles de la majorité à un degré ou à un autre, comment distinguons-nous une pratique sexuelle activement consentante d’une autre, docilement consentie par peur de déplaire?

La majorité des agressions sexuelles se distinguent évidemment de tout autre rapport sexuel par l’absence de consentement et la présence de violence (qu’elle soit psychologique, émotionnelle, physique ou sexuelle), mais le contexte social propice à ces agressions se nourrit de cette ligne poreuse tissée de silences et de faux consentements. Alors si on commençait notre combat contre la violence sexuelle dans notre propre lit, en apprenant à ré-habiter notre corps différent et imparfait, en écoutant ses envies, puis en créant les mots pour parler de ses limites et de ses désirs?

 

Bibliographie

[1] Bien que les crimes sexuels commis par une personne connue de la victime soient rarement rapportés à la police, les chiffres de la Sécurité publique du Québec (basés sur les plaintes reçues en 2013) révèlent que 85,6 % des victimes d’âge mineur connaissaient leur agresseur contre 68,3 % dans le cas des personnes adultes.

[2] Cette statistique ne concerne que les femmes non autochtones, nées au Canada et n’ayant aucun handicap physique ou mental. Les différents contextes de vulnérabilité (marginalisation, isolement, situation de dépendance envers autrui, etc.) augmentent les taux de victimisation; c’est le cas, par exemple, des femmes immigrantes soumises à des contrats de parrainage ou participant au programme d’aides familiales résidentes.

[3] Conseil du statut de la femme, Vers un nouveau contrat social pour l’égalité entre les femmes et les hommes, Québec, le Conseil, 2004, p. 28

 

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