La résistance afghane à l’étranger : Diaspora et renouveau
Un carnet rédigé par Émile Nasr, étudiant au baccalauréat en études internationales. Émile a effectué un stage auprès de la Ligue des droits et libertés à l’automne 2025.
Cette tribune permet d'aborder des sujets d'actualité qui sont en lien avec les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde. Les carnets sont rédigés par des militant-e-s des droits humains et n'engagent que leurs auteurs et autrices.
Depuis le retour au pouvoir des talibans en août 2021, on entend de moins en moins parler de résistance civile à l’intérieur du pays. Or, la résistance civile afghane n’a pas disparu : elle s’est plutôt déplacée. Alors que l’espace de contestation (souvent appelé fenêtre d’opportunité politique) à l’intérieur du pays s’est refermé sous la répression, la diaspora afghane installée en Europe, en Amérique du Nord et partout ailleurs a émergé comme un acteur central. Cette diaspora joue un rôle clé dans tout effort de mobilisation ou de résistance civile, et constitue un excellent exemple du rôle que des diasporas de plusieurs communautés jouent dans la lutte pour les droits humains dans leurs pays d’origine. En effet, la diaspora afghane agit comme lien entre la population Afghane et le monde “extérieur” tout en maintenant vivante l’idée d’un Afghanistan démocratique. C’est dans cet espace transnational, façonné par des décennies d’exil, volontaire ou non, que s’observe aujourd’hui une partie essentielle de la résistance.
Cette diaspora n’est pas plus récente qu’elle n’est homogène. L’Afghanistan a vu depuis les années 1980 plusieurs vagues de départs : que ce soit la fuite face à l’invasion soviétique (1979), les exils durant la guerre civile (1979-1989), pendant le premier régime taliban (1996-2001) ou encore les départs massifs après la chute de Kaboul en 2021. Ces véritables migrations ont créé une communauté hyper politisée, souvent instruite et surtout, encore très connectée à son pays d’origine. Une partie de cette élite exilée était rentrée au bercail après 2001 pour participer à la reconstruction du pays ainsi qu’aux nouvelles institutions démocratiques, mais le retour des talibans a forcé une grande partie de ces acteurs à reprendre le chemin inverse, cette fois rejoints par une génération jeune, féministe, connectée, qui avait grandi dans l’Afghanistan d’après 2001.
L’un des premiers rôles de la diaspora a été de maintenir la visibilité internationale de la crise. Dans un pays où les talibans ont rapidement réprimé les manifestations, mené une guerre contre les journalistes et tenté de contrôler toute information sortante, les exilés ont pris en charge la circulation de l’information. Sur les réseaux sociaux, des journalistes et militant·es en exil publient des vidéos, des témoignages et des données venant de contacts restés sur place. Un bel exemple de l'utilité de ce relais sont les mobilisations de femmes à Kaboul et Herat qui furent souvent brèves et rapidement dispersées, mais qui ont su créer un écho mondial, particulièrement en 2021-2022 grâce à ce lien international procuré par la diaspora afghane. Sans toutes ces communautés à l’international, nombre de violations resteraient invisibles.
Cette visibilité générée par la diaspora dépasse les plateformes numériques. Les figures intellectuelles de la diaspora comme les journalistes réfugiés, les artistes et les militant·es occupent une place centrale dans les médias à l'international. Elles témoignent devant les parlements et alertent les institutions internationales avec toujours le même but : refuser que la crise afghane disparaisse des priorités diplomatiques et internationales. Dans un contexte international où certains États envisagent présentement et ouvertement une normalisation des relations avec les talibans, cette pression publique agit comme un contrepoids indispensable dans la lutte pour les droits humains.
La diaspora joue aussi un rôle politique, souvent sous-estimé. Dans de nombreux pays occidentaux, elle s’organise politiquement, que ce soit en coalitions féministes, groupes de revendications ou comités de défense des droits humains. Ces organisations militent pour empêcher toute reconnaissance diplomatique du régime taliban, mais aussi pour obtenir des sanctions ciblées contre ses responsables et apporter de l’aide humanitaire à certaines victimes du régime. Plusieurs membres de la diaspora collaborent également avec des juristes internationaux pour documenter ce que plusieurs expertes décrivent déjà comme un « apartheid de genre ».
Mais le rôle de la diaspora ne se limite pas à l’activisme. Elle constitue aussi l’un des principaux soutiens logistiques de la résistance intérieure. Les écoles clandestines pour filles (déguisées en école coranique) qui se multiplient depuis 2021 malgré l’interdiction totale imposée par les talibans au-delà de la sixième année, ne survivraient pas sans l’appui financier des personnes exilées. Des enseignantes membres de la diaspora dirigent à distance des réseaux éducatifs en plus d’acheter du matériel, et de rémunérer des professeures restées sur place.
Parallèlement, de nombreuses familles afghanes reçoivent une aide humanitaire envoyée par leurs proches à l’étranger. Cet argent finance des soins médicaux et des besoins essentiels, mais aussi des abris pour femmes victimes de violences et même des déplacements (illégaux sous le régime taliban) vers des zones plus sûres. Il est aussi très dur d’avoir accès à des VPN ou des outils technologiques plus complexes qu’un simple téléphone portable en Afghanistan. La diaspora est donc critique pour tout ce qui concerne l’infrastructure technologique entourant la résistance civile.
Cette diaspora poursuit également souvent des études avancées dans d’autres pays. Son bagage, sa sensibilité culturelle et sa vision du monde permettent non seulement d’enrichir les communautés partout à travers le monde, mais également de créer du savoir et de la recherche sur leurs enjeux, avec un regard intérieur très dur à reproduire artificiellement.
Toutefois, la diaspora, même si elle est plus à l'abri du régime taliban, ne manque pas de défis. Les fractures ethniques et politiques qui traversent l’Afghanistan se reflètent parfois dans les communautés exilées. Les divergences entre les anciens responsables de la République, les figures militantes féministes et les jeunes activistes numériques peuvent compliquer les efforts de coordination. S’ajoute la question sensible de la légitimité : certains militants restés au pays reprochent à la diaspora de parler « depuis la sécurité » des capitales occidentales, loin des dangers quotidiens des talibans. À tout cela s’ajoute une fatigue militante, qui est amplifiée par la concurrence médiatique d’autres crises internationales. Maintenir l’attention du monde sur l’Afghanistan est devenu un combat en soi.
Malgré ces tensions, il est clair qu’aujourd’hui, une large part de la résistance civile afghane se joue hors de ses frontières. Non pas parce que l’exil remplace la contestation intérieure, mais parce qu’il la protège et la rend audible. La diaspora n’est pas un acteur extérieur. Elle est une extension de la société afghane, arrachée au pays mais animée par la même volonté de défendre les droits humains.
Tant que la diaspora Afghane, et toutes les autres diasporas, continuent leur mission, les régimes autoritaires et dangereux ne pourront œuvrer en toute impunité. Mais récemment les diasporas partout à travers le monde sont attaquées par leur pays d'accueil et le nationalisme identitaire. Cette hostilité fragilise leur capacité d’action. Que ce soit par des restrictions migratoires, une précarité dans les démarches administratives ou des discours politiques stigmatisants, cette hostilité vient limiter la capacité (et la liberté!) d’organisation de communautés qui jouent pourtant un rôle essentiel dans la défense des droits humains. Cette hostilité entretenue par certains gouvernements (incluant le gouvernement de la CAQ) affaiblit des acteurs transnationaux indispensables, qui servent de relais d’information, de soutien logistique et de contre-pouvoir face aux régimes répressifs. Réduire l’espace civique des diasporas revient directement à renforcer ceux qui cherchent à étouffer toute contestation. Défendre les diasporas, ce n’est pas juste enrichir notre communauté à laquelle elles apportent tant : c’est aussi protéger l’un des derniers espaces où la résistance peut encore s’exprimer librement.
En guise de références et pour approfondir :
Marsden, Magnus. “Beyond Long-Distance Nationalism: Khorasan and the Re-Imagination of Afghanistan.” Comparative Studies in Society and History 67, no. 1 (2025): https://doi.org/10.1017/S0010417524000318.
Rubin, Barnett R. The Fragmentation of Afghanistan: State Formation and Collapse in the International System, 2e éd. Yale University Press, 1995. http://www.jstor.org/stable/j.ctt32bjh8.
Shay, Shaul. « The armed resistance to the Taliban regime in Afghanistan ». Security Science Journal (2021). https://doi.org/10.37458/ssj.2.2.1.
Stokel-Walker, Chris. « The Battle for Control of Afghanistan’s Internet ». WIRED, 7 septembre 2021. https://www.wired.com/story/afghanistan-taliban-internet/.
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