Los Angeles : une population migrante persécutée

Subissant les raids de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), les communautés immigrantes de Los Angeles sont persécutées, et résistent. Cette nouvelle étape trumpiste d’une violence sanctionnée par l’État qui ne date pas d’hier doit nous inquiéter. Voici quelques réflexions tirées des cinq journées intenses que nous avons passées à Los Angeles l’été dernier, allant à la rencontre des gens qui s’organisent et des réseaux de solidarité.
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Droits et libertés, automne 2025/hiver 2026

Los Angeles : une population migrante persécutée

Johannes Prins et Mélisande Séguin, militant·es

Les années 1950 évoquent souvent la montée de l’American way of life aux États-Unis, une période marquée par la prospérité économique des entreprises et une présence militaire à l’échelle mondiale. Pourtant, derrière l’image idyllique des familles blanches souriantes à la télévision, les communautés noires, hispaniques et autochtones étaient largement invisibles et traitées comme des populations excédentaires ne bénéficiant que du strict minimum en matière de droits, et souvent encore privées du droit de vote[1]. Alors que les banlieues se développaient pour incarner le soi-disant rêve américain, des communautés entières ont été déplacées et leurs maisons rasées. À l’époque, Los Angeles, une ville souvent décrite comme une terre où tout est possible (« land of opportunity »), connaissait une transformation rapide, mais cette croissance s’accompagnait de profondes contradictions et inégalités.

Crédit : Mélisande Séguin

Bien que les États-Unis aient envahi et annexé la moitié nord du Mexique en 1848, cette histoire a été rapidement effacée de la conscience nationale. Les populations hispanophones, qui faisaient autrefois partie intégrante de ces terres, ont soudainement été considérées comme étrangères dans leurs propres villes. Elles ont été reléguées au rang de main-d’œuvre bon marché et, dans de nombreux cas, contraintes de quitter leurs chez-soi. Les personnes immigrantes mexicaines et le Mexique lui-même ont été présentés comme des envahisseurs dans un nouveau récit, perpétué par Hollywood qui, à l’époque, produisait des films comme Davy Crockett at the Alamo (Disney, 1955) pour aider à façonner l’opinion publique.

Cet effacement historique a jeté les bases de la construction du Dodger Stadium à Los Angeles en 1959, symbole à la fois de la croissance de la ville et de ses injustices profondément enracinées. Ce stade a été construit sur le terrain de Chavez Ravine, qui abritait 1800 familles hispanophones[2]. D’abord attirées par des offres manipulatrices visant à leur faire vendre leurs propriétés, elles furent finalement expulsées de force par les adjoints du shérif.

Cet épisode continue de résonner aujourd’hui, s’inscrivant dans un long historique de violences, de détentions et de déportations visant certaines communautés depuis longtemps, comme on le sait. Reste que le deuxième mandat de Trump à la présidence du pays constitue une étape alarmante. En juin 2025, le Dodger Stadium est devenu un centre d’opérations de ICE. Son personnel, lourdement armé, a utilisé ce site comme point de départ pour des raids visant les communautés latino-américaines, une brutale démonstration de la marginalisation continue, de l’expulsion et de la criminalisation qui affectent ces communautés dans la région.

Nos esprits étaient empreints de cette histoire douloureuse lorsque nous sommes allé·es à Los Angeles en juin dernier. Poussé·es par un sentiment d’urgence et de colère, nous avons participé à des rassemblements contre l’ICE et avons cherché à mieux comprendre la situation. Dès notre arrivée, nous avons été frappé·es par le silence écrasant qui régnait. Une courte promenade dans le centre-ville nous a permis de découvrir des fenêtres recouvertes de contreplaqué et un calme inquiétant dans les rues. Nous avons reçu une alerte sur nos téléphones nous informant d’un couvre-feu en vigueur à 22 heures. Pour nous, qui n’avions vu Los Angeles que dans les films, la réalité qui s’offrait à nous était à mille lieues de nos attentes.

La manière Trump

S’il y a la « manière Trump », cela ne date pas d’hier que l’on parle « d’étrangers illégaux » (illegal aliens) dans la législation américaine sur l’immigration pour désigner qui vient de l’étranger et n’est pas admis·e officiellement. Cela inclut les personnes entrées au pays sans avoir été contrôlées à un point d’entrée ou celles entrées légalement, mais qui ont dépassé la durée de validité de leur visa ou enfreint les conditions de leur statut légal et se trouvent donc sans papiers, non autorisé·es.

L’administration Trump s’est fixé comme objectif d’expulser 3000 personnes par jour à l’échelle du pays[3], consacrant d’énormes ressources à la militarisation des services de contrôle de l’immigration et démonisant à tort et à travers ses cibles. Six mois après son élection, l’impact de ses politiques s’est fait sentir à Los Angeles. Les agent·es de l’ICE ont commencé à arrêter des personnes en fonction de leur couleur de peau et de leur langue, souvent dans la précipitation et sans vérifier leur statut migratoire, générant un climat d’incertitude et de peur parmi la population chicana et latino-américaine naturalisée. Depuis le début de la campagne de déportation de Trump, plusieurs personnes détenant un statut conforme à la loi de l’immigration américaine ont été détenues et, dans certains cas, déportées[4]. Le National Immigration Law Centre a d’ailleurs publié un article encourageant les migrant·es ayant la résidence permanente (la fameuse « Green Card ») à s’informer sur leurs droits. Entre autres, le groupe indique que les gens ayant des affiliations politiques ou des propos contraires aux positions du gouvernement pourraient être ciblés par l’administration Trump[5].

Alors que l’ICE intensifiait ses raids, la communauté latino-américaine, qui compose près du tiers de la population de Los Angeles, était en proie à la panique et vivait dans un climat de peur. Les entreprises employant du personnel migrant étaient ciblées et les quartiers devenaient des lieux de surveillance constante. Des manifestations ont éclaté dans toute la ville, rassemblant des milliers de personnes qui réclamaient le départ de l’ICE. En représailles, le gouvernement américain a déployé 4000 membres de la Garde nationale et 700 Marines pour intimider les gens, remettant ainsi en cause l’autonomie de la Californie sur son propre territoire. Le tollé que cela a suscité l’a toutefois contraint de réduire cette présence un mois plus tard[6].

Plusieurs des politiques de Trump sont contestées devant les tribunaux par des juges progressistes qui les estiment inconstitutionnelles. Malgré ces efforts pour limiter la violence envers la population, les effets de la répression sur le terrain sont dévastateurs. De nombreuses personnes ont été contraintes de se cacher chez elles, et de nombreux lieux de travail, en particulier ceux dépendant d’une main-d’œuvre latino-américaine, se sont retrouvés vides, aggravant une précarité déjà grande, les plus vulnérables étant les plus touché·es.

Rappelons que les forces policières qui patrouillent à Los Angeles sont déjà fortement militarisées. Leur présence est très visible. Alors que nous étions dans le métro en direction du centre-ville, six agents de police ont fait irruption dans notre wagon à Crenshaw en annonçant de manière agressive « This is the LAPD! » ; ils ont ensuite exigé de voir les billets de jeunes hommes de couleur tout en ignorant les autres personnes. À un autre moment, à bord d’un autobus en direction d’un rassemblement dans le quartier Paramount, nous avons été témoins de l’arrestation d’un jeune homme noir devant un café par plusieurs agents. Immédiatement, les passager·es ont commencé à demander en espagnol s’il s’agissait de l’ICE ou du département du shérif. Lorsqu’il est devenu évident qu’il s’agissait « seulement » de la police, mais une police portant ses uniformes ainsi que des vêtements civils et des équipements militaires, les gens ont repris leur trajet, en silence. Partout dans la ville, les bâtiments du gouvernement fédéral étaient encerclés par des militaires portant des armes d’assaut.

Une vague de résistance

Crédit : Mélisande Séguin

Malgré le climat oppressant, cette démonstration abusive de pouvoir a déclenché une vague de solidarité locale et internationale. Alors que des familles migrantes sont contraintes de rester chez elles, des réseaux d’entraide se créent et leur permettent d’accéder à de la nourriture et à d’autres produits de première nécessité sans risquer l’arrestation. Des collectes de fonds ont été organisées pour soutenir les familles qui ne peuvent se permettre de rester sans travail pendant de longues périodes. Dans les quartiers à majorité latino-américaine, les actions vont des fêtes de quartier au travail de plaidoyer dans les conseils municipaux, créant ainsi un front uni dans la lutte contre cette déshumanisation et cette violence d’État. Comme nous l’a confié une organisatrice locale, l’entraide est une bouée de sauvetage qui permet de sauver des vies en cette période critique.

Alors que des familles migrantes sont contraintes de rester chez elles, des réseaux d’entraide se créent.

Ailleurs dans la ville, des groupes locaux ont lancé diverses initiatives pour résister à la présence de l’ICE. L’Unión del Barrio, un groupe militant de base, aide à identifier des agent·es de l’ICE et partage leur description sur les réseaux sociaux afin de prévenir la population migrante. Leur objectif est de les intercepter avant les raids. Devant les hôtels où séjournent les forces de l’ICE, des militant·es font du bruit pour perturber leur repos et sensibiliser le public à leurs actions. Aux quatre coins de Los Angeles et au-delà, les gens se rassemblent avec un message clair : « ICE, vous n’êtes pas les bienvenus ici ».

Leçons tirées de Los Angeles

Nous avons passé cinq jours à Los Angeles, où nous avons rencontré des organisateur·ices locaux, participé à des rassemblements et travaillé à la création de réseaux de solidarité pour soutenir les groupes communautaires. Nous avons cherché à comprendre la situation complexe qui se déroulait sous nos yeux. Ce que nous avons vu aux États-Unis nous a profondément inquiété·es quant à ce qui pourrait nous attendre chez nous. Même si le Québec et le Canada ne sont pas encore confrontés à des politiques aussi agressives que celles de l’administration Trump, des dynamiques d’exclusion, de dépossession et de violence sanctionnée par l’État à l’encontre des communautés marginalisées existent et sont troublantes de similitude. Les mesures en matière de laïcité qui limitent les droits des minorités au travail et à l’éducation, celles visant à réduire l’immigration, la montée de la rhétorique xénophobe dans les médias grand public, démontrent que le racisme et la xénophobie ne se limitent pas aux États-Unis. Les luttes des communautés migrantes partout dans le monde doivent être considérées comme faisant partie d’un combat plus large et mondial.


[1] « History of Voting : Latinx Community and Voting » [en ligne].

[2] Sur ce sujet, lire Jovanni Perez, « The Los Angeles Freeway and the History of Community Displacement », The Toro Historical Review, 2017, vol. 3, no 1, [en ligne].

[3] Lire American Immigration Council, « Mass Deportation : Analyzing the Trump Administration’s Attacks on Immigrants, Democracy, and America », 2025, [en ligne].

[4] Leila Jackson, « Migrants in U.S. legally and with no criminal history caught up in Trump crackdown », PBS News, 28 mars 2025, [en ligne].

[5] National Immigration Law Center, « Green Card Holders : Know Your Rights & Risks During the Second Trump Administration », 16 septembre 2025, [en ligne].

[6] Thomson Reuters, « Pentagon ends weeks-long deployment of U.S. Marines to Los Angeles », CBC News, 21 juillet 2025, [en ligne].