Introduction

L’angle mort de l’information sur la COVID-19 : Les personnes racisées durement frappées

De par l’absence de données probantes pour documenter la situation des personnes racisées au Canada, elles sont effacées de l’espace public par ce temps de pandémie.

L’angle mort de l’information sur la COVID-19 : Les personnes racisées durement frappées

Un carnet rédigé par Martine Eloy, militante et membre du conseil d’admnistration de la LDL

Les personnes racisées sont atteintes de manière disproportionnée par la COVID-19 sans que cela n’attire l’attention au Canada. Les seuls chiffres disponibles illustrant les ravages de la pandémie dans les communautés racisées sont ceux qui nous parviennent des États-Unis. À Chicago par exemple, où les Afro-Américain-e-s ne comptent que pour 32 % de la population de la ville, ils-elles comptent pour 67 % des décès liés à la COVID-19. En Louisiane, les Afro-Américains (32 % de la population) comptent pour 70 % des décès, et au Michigan, les Afro-Américains (15 % de la population de l’État) comptent pour 40 % des décès dus au COVID-19. Pour le Canada, pas de chiffres… niet! Beverley Bain, professeur d’études féministes et de genre à l’Université de Toronto, avance que « l’absence des personnes noires dans la couverture médiatique de la pandémie reflète l’effacement de la présence noire au Canada. » (notre traduction)

Pourquoi les personnes racisées sont-elles plus durement touchées par le COVID-19?

Nous savons que les personnes racisées se retrouvent souvent au bas de l’échelle, dans des logements exigus et surpeuplés, et occupent des emplois précaires dans les services essentiels. C’est un des effets du racisme systémique que de reléguer les personnes racisées, et notamment les femmes, dans les secteurs sous-payées de l’économie. Le travail dans des services liés aux soins, à l’alimentation et à l’entretien ainsi que les conditions de logement exposent les femmes racisées à des dangers plus importants (pour elles et leur famille), tout en rendant la pratique de la distanciation sociale difficile, voir impossible. Sans compter que les problèmes alimentaires engendrés par la pauvreté augmentent la prévalence de problèmes de santé, tels que le diabète, l’hypertension et les problèmes cardio-pulmonaires, qui sont tous des facteurs de vulnérabilité à la COVID-19.

Les biais implicites

Mais il y a plus. Les biais implicites du racisme qui prévalent dans la société sont également à l’œuvre. Des articles rapportent que les biais même inconscients des soignant-e-s ont des impacts négatifs sur les soins dispensés. Par exemple, une étude de 2016, révélait que des soignant-e-s, alimenté-e-s par le préjugé qui veut que les personnes noires aient un seuil de douleur plus élevé que les personnes blanches, ne leur offraient pas un traitement adéquat contre la douleur. Certains rapportent que les personnes racisées se présentent aux services de santé souvent tardivement, alors que la maladie est déjà très avancée, parce qu’elles craignent de ne pas être accueillies et/ou « entendues » par des institutions sociales envers lesquels elles ont développé une certaine méfiance.

Des directives loin d’être neutres

D’autre part, les directives de santé publique ne sont pas nécessairement neutres. Par exemple, celle qui demande aux personnes de retour de voyage de se placer en quarantaine concernait principalement des personnes dites blanches alors que des personnes travaillant dans des services essentiels tels les résidences pour aîné-e-s devaient se présenter au travail, même avec des symptômes, et sans avoir passer de tests. L’absence d’isolement des personnes racisées travaillant dans le secteur de la santé est probablement à l’origine d’une contamination dans cette communauté, alors que les personnes dite blanches de retour de voyage ont été mises en quarantaine évitant ainsi de contaminer leur entourage.

Du racisme systémique au Canada

Dans le contexte de la pandémie, il y a plusieurs points en commun entre la situation des personnes noires et celle des peuples autochtones au Canada. Un groupe de médecins et de scientifiques dans le domaine de la santé viennent de publier un article pour exprimer leur inquiétude à propos des effets de la pandémie de COVID-19 sur la santé des communautés autochtones. Ils pointent du doigt la question du logement, de l’alimentation et des biais implicites des services de santé à l’égard de ces communautés. Les signataires de cette lettre soulignent : « Nous devons reconnaître qu’il existe toujours un racisme systémique au sein de la société canadienne qui refait rapidement surface dans de tels évènements. »

Nous ne disposons malheureusement pas de données probantes pour bien documenter la situation des personnes racisées au Canada. Or, si nous prenons le cas de la pandémie actuelle, là où les chiffres sont disponibles, ils permettent de rendre visibles les effets malheureusement bien réels du racisme sur la vie des personnes racisées.

Pour reprendre les paroles d’Ibram X. Kendi, auteur américain antiraciste, dans la revue The Atlantic (notre traduction):

« Si nous ne pouvons identifier des mesures et des politiques qui ont un effet discriminatoire envers les personnes racisées, on ne peut éliminer ces politiques ou les remplacer par des mesures antiracistes d’équité qui protègent la vie. Sans données raciales, on ne peut rendre le racisme visible, et le racisme devient comme un porteur asymptomatique qui répand le virus sans qu’on le sache. »

Il est important de se doter de méthodes systématiques de collecte de données pour mettre en lumière les inégalités systémiques fondées sur le racisme. La Ligue des droits et libertés a formulé une recommandation à cet effet lors de la Consultation publique sur le racisme et la discrimination systémique à Montréal l’automne dernier. Les dernières nouvelles provenant des États-Unis illustrent de manière percutante l’importance de cette recommandation.

 


Cette tribune permet d’aborder des sujets d’actualité qui sont en lien avec les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde. Les carnets sont rédigés par des militant-e-s des droits humains et n’engagent que leurs auteurs et autrices.