“Tu ne sais pas ce qui est réellement bon pour toi.” Droits des enfants et adultisme, un rapport d’oppression peu abordé (2e carnet)
Un carnet rédigé par Charlotte Vallée-Gagnon, étudiante à la maitrise en science politique. Charlotte a effectué un stage à la LDL à l’automne 2025.
Cette tribune permet d'aborder des sujets d'actualité qui sont en lien avec les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde. Les carnets sont rédigés par des militant-e-s des droits humains et n'engagent que leurs auteurs et autrices.
« Tu ne sais pas ce qui est réellement bon pour toi »
Lire la première partie : « Tu n’as pas besoin de penser à ça » : quand la protection des enfants facilite l’oppression
C’est parce que l’on croit connaître ce qui est dans le meilleur intérêt des enfants que l’on évite certains sujets. Le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant, consacré dans la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), implique que toute décision concernant l’enfant doit considérer de manière primordiale son meilleur intérêt. Le comité chargé de l’application de la CIDE précise qu’« évaluer l’intérêt supérieur de l’enfant est une opération toujours unique en ce qu’elle doit être effectuée dans chaque cas particulier au regard des circonstances propres à chaque enfant ou groupe d’enfants concerné ou aux enfants en général ».
Le droit de l’enfant d’être entendu, y compris dans l’évaluation de son intérêt supérieur, est aussi garanti par la CIDE, mais demeure limité par son niveau de développement : ses capacités en termes de connaissances, d’expérience et de compréhension déterminent le poids de son opinion par rapport à celle de l’adulte. Le comité apporte cette distinction pour qu’une nuance soit faite dans le cas des bébés ou des très jeunes enfants, ce qui est raisonnable, mais ces dispositions restent abstraites et imprécises. La détermination de l’intérêt supérieur de l’enfant peut donc aussi être influencée par des biais normatifs, politiques, religieux, etc. On peut donc difficilement prétendre à son objectivité, ce qui compromet immédiatement sa moralité. Le comité note lui-même que le principe d’intérêt supérieur de l’enfant peut être instrumentalisé à tort, en raison de sa souplesse. Les seules indications données par le Comité pour pallier cela sont qu’« aucun droit ne saurait être compromis par une interprétation négative de l’intérêt supérieur de l’enfant » et l’exigence de l’étude et l’évaluation de l’impact des décisions sur les enfants.
Par exemple, les défenseur·ses des restrictions croissantes à la liberté de religion dans les écoles, qu’iels qualifient de laïcité, mobilisent le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant pour les justifier. Bien que leur intention soit de protéger l’intégrité personnelle des enfants, leur perception de ce qui en constitue une menace est subjective.
À une échelle plus globale, on peut voir comment la volonté de protéger les enfants, lorsqu’elle est motivée par une vision adultiste de ce qui est dans leur meilleur intérêt, peut traduire un rapport néocolonial. C’est le cas du débat sur le travail des enfants : le travail des enfants est une réalité dans plusieurs pays des Suds globaux et les normes internationales, émises par des instances des Nords globaux, visent à le rendre illégal. Dans les conditions extrêmes où il correspond plutôt à de l’esclavage, l’illégalité du travail infantile est évidemment justifiée. Mais pour beaucoup d’enfants en-dessous de l’âge minimal, le travail est une activité occupant quelques heures de leur semaine et essentielle à leur survie. La véritable problématique, pour elleux, n’est pas que travailler les empêche de jouir d’une enfance « normale », mais plutôt qu’iels sont contraint.es de travailler dans l’informalité ou l’illégalité : en n’ayant pas l’âge minimal pour travailler, iels n’ont pas accès aux protections liés au statut légal de travailleur. Cela les expose à davantage d’exploitation, d’abus, et, in fine, de précarité. Et le préjudice peut venir tant de l’employeur que de la police.
C’est ce qui était en jeu en 2015, lorsque le gouvernement bolivien a réduit l’âge minimal pour travailler, le faisant passer à 10 ans. Cette décision, bien qu’elle convînt à l’Union des enfants travailleurs de Bolivie (UNATSBO), n’était pas conforme aux normes internationales : l’Organisation Internationale du Travail, dans sa convention 138, établit à 14 ans l’âge minimal pour travailler. En 2017, face aux critiques suscitées par sa décision, le gouvernement bolivien a relevé la limite à 14 ans. Les membres de l’UNATSBO ont pourtant exprimé clairement leurs revendications et leur désaccord avec la position d’éradication du travail infantile. Des organisations comme l’OIT imposent ainsi une conception normative qu’elles prétendent universelle. Un rapport néocolonial, issu de la hiérarchisation des idéaux occidentaux vis-à-vis des valeurs locales, s’ajoute donc au rapport adultiste, issu de l’absence de considération de l’opinion des enfants.
D’ailleurs, le cas de l’UNATSBO illustre bien comment la politisation et la participation citoyenne ne devraient pas être limitées par l’âge. Et cette organisation n’est pas un cas isolé : elle fait partie d’un rassemblement transcontinental de mouvements sociaux par et pour les enfants travailleurs et travailleuses ; le Movimiento latinoamericano y del caribe de ninas, ninos y adolescentes trabajadores (MOLACNNATS). Des mouvements d’enfants travailleur.ses agissent aussi en Afrique et en Asie, et collaborent dans le cadre de réunions mondiales (voir le site Web ProNATS pour explorer ces mobilisations).
Les réflexions visant à explorer l’adultisme, ses manifestations et ses impacts sont pertinentes, au sens large ainsi que plus spécifiquement dans une perspective de droits humains. Pour favoriser le plein exercice des droits des enfants, reconnaitre leur propre expertise de leurs réalités, leur autonomie, leur liberté, et leur agentivité politique ne peut être que bénéfique.
Pour en savoir plus
Manfred Liebel, Adultism: A Critical Introduction to Discrimination Against Children, Policy Press, 2026.
Pauliina Kallio, Kirsi, and Jouni Häkli. 2011. “Are There Politics in Childhood?” Space and Polity 15 (1): 21–34. doi:10.1080/13562576.2011.567897.