Continuer nos luttes, la seule chose digne à faire

Comment continuer à militer pour faire avancer les droits humains alors que tout ce qui contribue à leur respect semble se précariser gravement ? Nous en avons discuté en février dernier avec Jess Legault, coordonnatrice générale de la Fédération du Québec pour le planning des naissances (FQPN), Véronique Laflamme, porte-parole du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) et Bertrand Guibord, président du Conseil central du Montréal métropolitain de la Confédération des syndicaux nationaux (CCMM-CSN). Nous rappelant le plaisir d’agir de concert pour plus important que soi, tous·tes insistent : avec espoir et conviction, malgré l’adversité, continuons de lutter ensemble !
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Droits et libertés, Printemps / Été 2026

Continuer nos luttes, la seule chose digne à faire

Table ronde réalisée par Stéphanie Mayer, enseignante de science politique au collégial, membre du CA de la Ligue des droits et libertés


Stéphanie Mayer : Les droits humains que vous défendez sont différents, si l’on pense à la justice reproductive et à la santé sexuelle dans le cas de Jess Legault, au droit au logement ou à un revenu suffisant du côté de Véronique Laflamme, ou aux droits d’association, d’organisation et de manifester pour lesquels se mobilise Bertrand
Guibord. Dans le contexte du Québec, dites-nous quels sont les enjeux de droits qui vous semblent les plus précarisés ? Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus, ces jours-ci ?

Photo de Véronique Laflamme
Véronique Laflamme. Photo : FRAPRU

Véronique Laflamme : En observant les années au pouvoir de la Coalition Avenir Québec (CAQ), il ne serait pas exagéré d’affirmer que l’ensemble des droits humains sont mis en péril, même ceux que l’on pensait relativement acquis, comme les droits civils et politiques. Mais le mépris des gouvernements à l’égard des droits est antérieur à la CAQ, comme en atteste l’état actuel des services publics, ce qui engendre les crises sociales imbriquées auxquelles nous sommes confronté·es. Pensons à l’itinérance, aux problèmes en santé et en éducation, à la vie chère : c’est le filet social qui est mal en point. Bien sûr, les questions du droit au logement et, plus largement, des politiques sociales pour démarchandiser le logement sont au cœur de nos actions au FRAPRU, mais elles sont attachées aux autres droits, auxquels les politiques néolibérales s’attaquent sans relâche. Les États se désintéressent de leurs engagements envers la mise en œuvre des droits économiques, sociaux et culturels.

Bertrand Guibord : Je dis aux syndiqué·es que je rencontre, dans le cadre de mon travail au CCMM-CSN, que différents projets de loi de la CAQ, par exemple les PL1[1] et PL3[2] pour ne nommer que ceux-ci, portent atteinte à leurs droits. Le PL1 (Loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec) nous informe, notamment par la clause sur la souveraineté parlementaire, sur les intentions centralisatrices peu dissimulées du gouvernement, visant à mettre au pas la société civile en lui retirant ses capacités de s’organiser en cas de dérives.

Jess Legault : Le contexte d’intolérance croissante, de mépris décomplexé, voire de haine envers les plus vulnérables de notre société précarise les droits humains, notamment pour les personnes migrantes ou à statut précaire, les personnes pauvres, celles vivant avec des handicaps ou issues d’une minorité de genre ou d’orientation sexuelle. Pour la FQPN, le racisme ambiant est relié à et alimenté par la misogynie, l’homophobie et la transphobie qu’on observe en société. Ces phénomènes sociaux doivent être considérés dans leur ensemble. D’ailleurs, dans une perspective de justice reproductive[3], ce sont toutes les menaces à la vie véritablement digne et aux droits humains, comme l’effritement du filet social, le sexisme et le racisme, qui font obstacle à la liberté de choix des femmes en matière d’avortement.

S.M. : La manière dont vous parlez des droits renvoie à leur interdépendance, chaque droit étant la possibilité de la réalisation des autres. Si les visées néolibérales de réduction des dépenses publiques nuisent aux politiques sociales qui soutiennent les droits, certains projets de loi visent en plus à affaiblir directement la capacité d’organisation de la société civile québécoise. Comment entrevoyez-vous les conséquences du PL3, adopté le 2 avril 2026, pour les mobilisations sociales dans lesquelles vous êtes investi·es ?

Photo de Bertrand Guibord
Bertrand Guibord. Photo : CCMM-CSN

B. G. : Les organisations syndicales sont à l’image de la société ; j’entends par là que leurs membres se distribuent sur l’ensemble de l’échiquier politique. Plusieurs veulent conserver dans leurs poches les sous des « cotisations syndicales facultatives », pour reprendre les termes du ministre du Travail Jean Boulet, surtout dans le contexte actuel de la vie chère, car honnêtement les augmentations de salaire obtenues restent toutes relatives quand l’inflation explose. En plaisant à la partie antisyndicale de la population, le gouvernement désigne les syndicats comme des nuisances et tente de freiner leurs capacités financières d’organisation et de mobilisation. Le ministre veut probablement, comme plusieurs patron·nes, que nous continuions à jouer le rôle traditionnel de représentation dans le système capitaliste (par exemple, griefs, tribunal administratif du travail, gestion collective des employé·es). Mais il souhaite empêcher les syndicats de poursuivre la défense collective des droits (incluant soutenir des luttes et des organismes communautaires, intenter des recours devant les tribunaux, etc.).

V. L. : On ne le dira jamais assez, la démocratie ce n’est pas juste au Parlement ! La démocratie repose sur des acteurs politiques diversifiés, une société civile organisée, des libertés de presse, d’association et de manifestation qui permettent de mettre l’État devant ses responsabilités sociales. Le PL3 affaiblit les capacités de riposte de la société civile québécoise. Au FRAPRU, on s’inquiète de la mise à mal de la stratégie de mobilisation du « Deuxième front[4]», celui qui amène les syndicats à lutter aux côtés des groupes communautaires sur des terrains politiques et sociaux, comme le logement, le système public de santé, l’itinérance, l’environnement, la hausse du coût de la vie, l’éducation publique, les services à la petite enfance, par-delà les conventions collectives. Ce gouvernement en fin de règne ose aussi s’attaquer à l’autonomie du communautaire, notamment avec le PL7[5], adopté le 1er avril dernier.

J. L. : Aux yeux de la FQPN, les conséquences du PL3 sont inquiétantes pour les luttes en faveur du droit à la contraception et à l’avortement qui, au Québec, ont largement bénéficié du soutien des organisations syndicales ; pensons à l’Intersyndicale des femmes[6] pour ne nommer que celle-ci. Mais le PL3 reste une offensive parmi d’autres, car les attaques se multiplient et elles exigent un déploiement toujours plus important de ressources, seulement pour ne pas reculer. Personnellement, je suis de nature très optimiste, mais je dois reconnaître qu’il n’a pas été facile de faire reculer le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barette, afin qu’il retire l’article 29 du PL1 qui stipulait que « l’État protège la liberté des femmes d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse », car il fragiliserait le droit à l’avortement. Il a fallu lui expliquer à nouveau pourquoi l’avortement est une pratique médicale, c’est-à-dire un soin de santé qui n’exige pas de figurer dans une constitution, et que les conditions du libre choix demeurent la disponibilité des services publics.

S.M. : Les attaques aux droits sont multiples, ce qui garde les organisations sur un pied d’alerte. La stratégie politique étatsunienne « flood the zone » (inonder la zone) semble être employée par des autorités québécoises pour submerger les médias avec des projets de loi ou des scandales, ce qui entraîne de la confusion ou dilue le message, en créant de la diversion. Comment réorganisez-vous vos luttes dans ce contexte ? Comment faites-vous pour garder l’équilibre entre vos revendications spécifiques et l’inquiétude qu’on peut avoir pour l’ensemble des droits humains ?

V. L. : La seule manière de continuer à lutter pour les droits humains et de trouver une cohérence politique dans ces circonstances reste d’agir ensemble, de rester solidaires, par exemple en s’organisant au sein de coalitions. Bien sûr, nous avons nos revendications respectives, associées aux dossiers particuliers que l’on porte au FRAPRU. Mais on ne peut pas se satisfaire d’améliorer le sort de quelques-un·es alors qu’on s’appauvrit collectivement, on ne peut pas embarquer dans une stratégie de la division ni chercher des boucs émissaires à nos problèmes sociaux complexes. Nous avons besoin les un·es des autres pour développer une compréhension intersectionnelle des enjeux auxquels sont confrontés les gens – oui, comme locataires, mais aussi comme des personnes qui sont travailleuses, migrantes ou à statut précaire, parents, LGBTQ2S+, proches aidantes, vieillissantes ou mal logées. Malgré le sentiment d’urgence et la surcharge de travail, il faut créer des lieux concrets, des espaces physiques où l’on se rencontre, qui permettent de se parler et de penser ensemble pour agir collectivement.

B. G. : C’est vrai, il est difficile d’avoir une vue d’ensemble sur les attaques aux droits humains en restant dans nos luttes spécifiques, ce que certain·es appellent les silos. On a besoin des lumières de chaque secteur de la société civile pour établir des liens, pour saisir l’ampleur des conséquences et l’étendue des répercussions. Dans mon travail de syndicaliste au CCMM-CSN, je crois à l’importance que nous restions connecté·es avec nos allié·es du communautaire pour unir nos forces autour d’un plan d’action global. J’ai senti que nous avancions dans cette direction lors de l’organisation du rassemblement intersyndical « Faire front », en novembre 2025. La lutte sociale, politique ou syndicale, c’est d’abord et avant tout une affaire de confiance mutuelle, de respect de nos forces et limites respectives, de camaraderie véritable. Le contexte actuel semble exiger que l’on fasse des compromis – sur les moyens ou les stratégies – qu’on n’aurait peut-être pas acceptés par les années passées. Agir avec les autres et être solidaires rappelle combien les luttes sont fondamentalement humaines.

Photo de Jess Legault
Jess Legault. Photo : Florian Matet

J. L. : L’inverse de ce qui est mobilisant pour nos membres ou pour toute personne militante, ce sont les rencontres interminables, trop nombreuses ou peu organisées, le dédoublement des actions ou celles qui s’ignorent les unes les autres, le manque de coordination entre les groupes, les tensions politiques trop importantes, les personnes qui agissent au nom des autres. À la FQPN, nos principales préoccupations restent la santé sexuelle et la justice reproductive, mais il est difficile de maintenir l’équilibre entre s’engager sur tous les fronts, au gré des attaques, et garder le cap avec un certain plan d’action stratégique relié à nos enjeux spécifiques. Pour moi, connaître tous les groupes communautaires extraordinaires du Québec, c’est rassurant, car on se sent moins seul·es, on peut avoir confiance que d’autres vont aussi porter les luttes avec nous. Vous avez raison, les luttes sont d’abord des liens humains, et elles doivent aussi être plaisantes, énergisantes[7]. Ma devise est « Fun, Food, Feminism» (plaisir, bouffe et féminisme). La confiance mutuelle et la solidarité véritable se construisent sur le temps long, et cela exige beaucoup de patience, de respect et d’empathie.

V. L. : Il faut cultiver nos liens politiques sur la base de ce que l’on souhaite faire ensemble, pas nécessairement sur la base de ce que nous avons en commun au préalable. De ce type de solidarités politiques naissent des actions étonnantes qui donnent de l’énergie, qui nourrissent l’envie de continuer. Par exemple, lors d’une action menée en février dernier devant le bureau de la ministre responsable de l’Habitation et de la Condition féminine, Caroline Proulx, le FRAPRU a concrètement étendu sur une corde à linge (symbole de luttes féministes) des objets et créations représentant les besoins essentiels sacrifiés à cause du logement cher. Revendiquer avec créativité du logement social dans une perspective féministe et inclusive, en collaboration avec nos allié·es, a donné tellement d’énergie et de fierté aux groupes présents… C’est ce qui donne du sens, dans les circonstances actuelles.

S.M. : Merci pour cette énergie contagieuse de la militance qui s’alimente aux contacts de celleux qui nous inspirent, nous poussent plus loin, nous évitent le découragement. Cela me fait penser au très beau livre Qui sommes-nous pour être découragées ?[8], qui relate la vie militante de la regrettée Lorraine Guay, et dont la lecture est un remède aux accablements sporadiques. Je vous vois, Jess Legault et Bertrand Guibord, opiner du bonnet aux propos de Véronique Laflamme. Qu’est-ce qui vous permet de continuer, malgré le contexte actuel, à agir comme défenseur·euses de droits humains ?

J. L. : Faire reculer le gouvernement ou éviter des reculs, ce n’est pas nécessairement gagner sur toute la ligne, mais on peut être fier·ères d’avoir réussi à mobiliser, comme on l’a fait contre l’article 29. Pour moi, comme militante, comme féministe, comme parent, c’est inacceptable de reculer, donc je m’organise au quotidien pour que cela fonctionne. Sans compromettre mes valeurs, je suis ouverte à essayer de nouvelles tactiques, à tenter diverses manières d’agir. Pour moi, c’est un honneur de mettre mon énergie au service de ces luttes, d’agir avec les autres pour celleux qui suivront. Il y a une partie de moi qui a toujours espoir, qui pense qu’on va gagner, qui a confiance.

B. G. : Je ne sais pas si je suis habité par autant d’espoir que les choses vont véritablement s’améliorer ; j’ai encore moins la confiance qu’on va gagner toutes nos luttes, mais je me rallie à la conviction que c’est la chose à faire. Que l’on gagne ou pas, il faut continuer à se battre avec conviction, ce qui me rappelle une expression popularisée par le regretté professeur de science politique Jean-Marc Piotte. Il parlait d’agir « sans espoir, avec conviction » au sujet des luttes sociales, en s’inspirant de la pensée d’Antonio Gramsci qui combine lucidité pessimiste et volonté militante. Il est clair pour toute personne militante engagée dans des luttes sociales, politiques ou syndicales, qu’elles ne seront jamais véritablement terminées, ou gagnées en définitive. Je ne vois pas quand on pourra baisser la garde. On mène des luttes, aussi diverses soient-elles, parce qu’on a la conviction que c’est la chose à faire ; c’est la seule certitude qui me permet de continuer.

S.M. : Avec mon entière solidarité, je vous remercie.

 

[1] Voir « Projet de loi 1 : une menace à la démocratie, à l’État de droit et aux droits humains », Ligue des droits et libertés, 22 novembre 2025 [en ligne].

[2] Au sujet du PL3 (Loi visant à améliorer la transparence, la gouvernance et le processus démocratique de diverses associations en milieu de travail), voir le mémoire de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), 21 novembre 2025 [en ligne]. Le PL3 a été adopté le 2 avril 2026.

[3] À ce sujet, lire Loretta Ross, Comprendre la justice reproductive (traduction), Fédération du Québec pour le planning des naissances, novembre 2006 (mis à jour en mars 2011) [en ligne].

[4] Voir Thierry Larivière, « D’où vient le deuxième front de la CSN ? », Le.Point.syndical, CSN [en ligne].

[5] Au sujet de la Loi visant à réduire la bureaucratie, à accroître l’efficacité et à renforcer l’imputabilité des hauts fonctionnaires (PL7), lire « Projet de loi 7 : Recul historique pour le mouvement communautaire autonome », Réseau québécois de l’action communautaire autonome (RQ-ACA), 2 décembre 2025 [en ligne].

[6] Voir Intersyndicale des femmes (Marie Pelchat, réd.), 40 ans de solidarité. 40 ans de lutte pour l’égalité, printemps 2017 [en ligne].

[7] Dans cette perspective, lire Carla Bergman et Nick Montgomery (traduction : Juliette Rousseau), Joie militante. Construire des luttes en prise avec leurs mondes, Rennes, Éditions du commun, 2021.

[8] Pascale Dufour, Qui sommes-nous pour être découragées ? Conversation militante avec Lorraine Guay, Montréal, Écosociété, 2019.