Lettre ouverte publiée dans Le Devoir le 14 mars 2026
Du BEI au DPCP,
l’opacité et l’impunité persistent autour des décès aux mains de la police
Lynda Khelil, responsable de dossiers politiques à la Ligue des droits et libertés
Alexandre Popovic, porte-parole de la Coalition contre la répression et les abus policiers (Voir aussi ses chroniques dans Pivot)
Le 3 mars dernier, le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) a annoncé dans un communiqué laconique qu’il ne portera pas d’accusations contre les policiers impliqués dans le décès d’Abisay Cruz, tué lors d’une intervention à Montréal le 30 mars 2025. Il est grand temps que cette annonce révoltante fasse les manchettes, et que le public mesure l’opacité et l’impunité qui dominent lors de décès tragiques comme celui-ci.
Au Québec, lorsqu’un-e citoyen-ne est tué-e par la police, c’est le Bureau des enquêtes « indépendantes » (BEI) qui a le mandat de mener l’enquête. Ensuite, c’est au DPCP qu’il revient, sur la base du rapport d’enquête du BEI, de décider de déposer ou non des accusations criminelles contre les policiers.
Le BEI, créé en 2013 et en opération depuis juin 2016, n’est ni indépendant de la police, ni impartial, ni transparent, même s’il prétend l’être. La Ligue des droits et libertés et la Coalition contre la répression et les abus policiers l’ont démontré en 2020, dans le seul rapport d’examen du BEI issu de la société civile. Des familles de victimes le répètent elles aussi à ceux, trop peu nombreux, qui daignent leur porter attention.
Le BEI, cancre de la transparence
Bientôt 10 ans d’enquêtes soi-disant indépendantes par un organisme au nom trompeur. Contrairement à d’autres organismes au pays, le BEI refuse de rendre public un résumé exhaustif et anonymisé de ses rapports d’enquêtes dites indépendantes. Il refuse de communiquer tous les faits relatifs à l’intervention policière, ses démarches d’enquête, les éléments de preuves colligés et les déclarations détaillées des témoins et personnes impliquées. Sans ces informations, il est impossible pour le public de savoir s’il y a des contradictions entre la version policière et celles des témoins présents.
Or, la pleine transparence est notre seul moyen de lutter contre l’impunité policière.
Dès qu’une personne est tuée par la police au Québec, le BEI, des politicien-nes et d’anciens policiers devenus commentateurs, intiment au public d’attendre la fin de l’enquête, comme pour étouffer l’indignation qui s’exprime alors. La promesse de transparence est toujours remise à plus tard, à la fin de l’enquête, après la décision du DPCP nous dit-on. Mais dans la plupart des cas, on n’en saura bien peu. À cet égard, la lecture des communiqués du BEI et celui du DPCP sur le décès d’Abisay Cruz est choquante par le peu d’informations qu’ils contiennent.
Le biais du DPCP en faveur de la police
Penchons-nous maintenant au DPCP, l’un des derniers maillons dans la chaîne d’impunité à laquelle participent aussi les corps de police, le BEI ainsi que le gouvernement du Québec.
Dans son communiqué annonçant sa décision de ne pas porter d’accusations contre les policiers impliqués dans le décès d’Abisay Cruz, que nous dit le DPCP sur l’usage de la force en cause dans son décès? Le DPCP écrit que la force utilisée était « raisonnable et minimale ».
Mais ne cherchez pas d’explications, il n’y en a pas. L’intervention est relatée en un court paragraphe, et les gestes précis commis par les policiers à l’endroit d’Abisay Cruz ne sont pas décrits. Le DPCP s’attarde bien plus au comportement de la victime, de façon à la dépeindre comme dangereuse, qu’à la force utilisée par les policiers impliqués – et qui n’auraient pas transmis leurs versions des faits au BEI durant l’enquête.
Ce déséquilibre dans l’information fournie au public indique un parti pris de la part du DPCP en faveur des policiers.
Le communiqué est silencieux sur les versions des voisin-es et proches d’Abisay Cruz, comme s’ils n’existaient pas, alors que le BEI en a rencontré pas moins de onze! Horrifiés, plusieurs ont même filmé l’intervention qui a eu lieu sur un balcon, et partagé les images sur les réseaux sociaux. Est-ce parce que ces témoins civils offrent une version qui fait dérailler le narratif policier ?
Ce modus operandi est un rappel amer du décès de Koray Kevin Celik, tué par des policiers du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) au domicile familial en mars 2017, devant ses parents. La version des faits de ces derniers, qui contredisait celle des policiers, avait été complètement éclipsée dans les communiqués du BEI et du DPCP, si bien que la famille a dû poursuivre le BEI devant les tribunaux. La Cour du Québec et la Cour d’appel ont toutes deux donné raison à la famille. « Ce n’est pas un texte neutre. Il n’en ressort aucune indépendance, ni même impartialité » a déclaré le premier tribunal.
Et que dire du décès du petit Nicholas Thorne-Bellance, cinq ans, en février 2014? On se rappellera que le DPCP avait rejeté le blâme sur la conduite du père, avant d’être publiquement contredit par une citoyenne qui avait assisté à la collision entre le véhicule du policier et celui du père. Cette triste histoire avait suscité un tollé dans la population et les médias mettant le DPCP sur la sellette, avec raison. Or, ce préjugé favorable aux policiers est toujours présent au sein du DPCP. Et il emporte avec lui la confiance des familles et de la population envers les institutions publiques.
À l’approche de la Journée internationale contre la brutalité policière, le 15 mars, il est de notre responsabilité collective de nous tenir aux côtés des familles et des victimes de violences policières, en sortant de l’ombre ce système d’impunité bien rodé.
C’est à force de braquer les projecteurs sur le BEI et d’exiger les transformations nécessaires que l’on parviendra, collectivement, à sauver des vies et protéger des familles et des communautés, avant qu’elles ne soient brisées par la police et le système qui la protège.

