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Droits et libertés, Printemps / Été 2026
Comment nous avons rapidement appris à nous battre aux États-Unis
Vince Warren, directeur exécutif du Center for Constitutional Rights, à New York
Le Center for Constitutional Rights (CCR) a été fondé en 1966. Il a contesté en justice pratiquement toutes les violations majeures des droits de la personne commises par les États-Unis depuis : des détentions illégales à Guantanamo aux actes de torture infligés aux prisonnier·ères de la prison d’Abou Ghraib, en passant par le profilage racial pratiqué par la police. Les États-Unis ont toujours davantage prôné les droits de la personne qu’ils ne les ont respectés, mais cette fois-ci, c’est très différent. Le président Trump, depuis son retour au pouvoir en janvier 2025 pour un second mandat, s’est lancé dans une expérience autoritaire dont les résultats se sont révélés à la fois très prévisibles et extrêmement choquants par leur rapidité, leur ampleur, leur cruauté et leur impact.
L’administration Trump met en œuvre l’asservissement racial, les expulsions et les détentions fondées sur l’ethnicité, ainsi qu’une domination sociale, politique et économique blanche explicite. Elle affirme régulièrement que les communautés noires et immigrées sont dirigées par des criminel·les, que les communautés musulmanes, sud-asiatiques et arabes regorgent de terroristes, et que les forces de l’ordre peuvent « rendre à l’Amérique sa grandeur » en expulsant et en détenant des membres de nos communautés afin que l’Amérique blanche puisse « reprendre le dessus » (comme si elle n’était pas déjà dominante). Vu sous l’angle des droits de la personne, il ne s’agit pas simplement d’une série d’insultes racistes délirantes. C’est un plan autoritaire – une tentative de réorganiser les États-Unis sur la base de la hiérarchie, de l’exclusion et de la concentration du pouvoir. Pour mettre ce plan à exécution, l’administration Trump a déjà identifié les communautés de couleur qu’il faut affaiblir, priver de leurs droits ou faire disparaître; elle est en train de briser à la fois la loi et les groupes de la société civile qui protègent ces communautés, le tout en affaiblissant les forces démocratiques qui peuvent légalement et politiquement les arrêter. Ces mesures ont cependant inspiré une résilience et une force impressionnantes chez les gens ordinaires qui éclipsent à quel point des institutions puissantes ont baissé les bras face à cette situation.
Affaiblir les institutions et diviser les communautés
La première vague de l’attaque a visé les institutions et l’État de droit. Trump a affaibli l’application des droits civils et transformé le ministère de la Justice en une arme braquée contre les communautés noires, métisses, immigrées et LGBTQI+. Ce ministère dispose désormais des moyens financiers et du mandat nécessaires pour décimer les droits des personnes transgenres et effacer l’histoire des Noir·es de nos musées, parmi bien d’autres méfaits. Confrontées à une perte de financement, les universités qui enseignaient il n’y a pas si longtemps l’importance de résister à l’autoritarisme ont capitulé devant lui. Certains des grands cabinets d’avocats sur lesquels nous comptions pour lutter avec succès contre la première administration Trump ont abdiqué afin de protéger leurs profits. Plutôt que de combattre l’offensive autoritaire, ces firmes se sont engagées à fournir à l’État environ l’équivalent d’un milliard de dollars de services juridiques gratuits. Trump ayant nommé des juges conservateur·rices qui lui sont favorables à la Cour suprême au cours de son premier mandat, celle-ci vote à présent plus souvent qu’autrement en sa faveur.

La deuxième vague – celle que nous vivons actuellement – vise moins à démanteler les institutions et le gouvernement qu’à diviser nos communautés. Sous prétexte de lutter contre l’antisémitisme, l’administration Trump a réprimé des étudiant·es, en particulier celleux qui protestaient contre le génocide perpétré par Israël à Gaza. Partout dans le pays, des étudiant·es ont été expulsé·es, suspendu·es et renvoyé·es de leurs universités, tandis que le département de la Sécurité intérieure (DHS) en a enlevé d’autres dans la rue, a tenté de les priver de leur statut d’immigrant·e légal·e et les a détenu·es à des milliers de kilomètres de chez elleux. Le CCR représente Mahmoud Khalil, un étudiant palestinien et résident permanent légal, qui a été détenu à des milliers de kilomètres de sa famille pour avoir participé à des manifestations pacifiques à l’Université Columbia. Nous représentons aussi le Dr Badar Khan Suri, un professeur de Georgetown titulaire d’un visa, qui, en raison de sa prise de parole et de ses liens familiaux avec des personnes à Gaza, a été détenu dans une pièce où la télévision hurlait 21 heures par jour. Tous deux ont été enlevés et détenus pendant des mois en raison de leurs opinions et de leur identité. Bien que nous ayons obtenu leur libération, l’administration Trump poursuit sans relâche ses efforts pour les expulser, simplement parce que le secrétaire d’État, Marco Rubio, n’apprécie pas leurs opinions. Tant les manifestant·es contre le génocide à Gaza que celleux s’opposant aux enlèvements du DHS ont été victimes d’arrestations, d’abus, de divulgation de données personnelles et de menaces contre leur vie et leur famille.
La violence étatique à l’œuvre
J’étais à Chicago lorsque Donald Trump a déployé la Garde nationale en octobre dernier. En décembre, il l’a retirée de Chicago, de Los Angeles et de Portland, à la suite d’une série de décisions judiciaires qui ont conclu que, dès le départ, il n’avait pas l’autorité légale nécessaire pour envoyer ces troupes. Deux mois peuvent sembler peu, mais tout déploiement militaire sur le territoire national – qui plus est pour soutenir un programme illégal de déportations massives – est de trop. De plus, les ravages causés par ces efforts de déportation ont dévasté les communautés d’immigré·es et mis en danger les personnes qui les ont aidé·es. La violence étatique à Minneapolis, Chicago, Portland, Los Angeles et La Nouvelle-Orléans a été brutale et n’a pas toujours été filmée. Mais lorsqu’elle l’a été, elle a montré des agent·es fédéraux·ales tuant, tirant, frappant et maltraitant des membres de ces communautés ainsi que des manifestant·es venu·es les protéger. Des organisateur·rices et les avocat·es à qui j’ai parlé dans chacune de ces villes m’ont rapporté que des milliers d’immigré·es ont été placé·es en détention, que des centaines de manifestant·es ont été arrêté·es, que les attaques des agent·es ont été plus aléatoires et violentes que ce qu’ont laissé entendre les médias, et que les organisateur·rices et les leaders des mouvements sociaux ont été spécifiquement pris·es pour cible et surveillé·es par les agences fédérales. Illes sont en colère, terrifié·es et épuisé·es. Mais pas vaincu·es.
Ne pas oublier le pouvoir du peuple
Rien de ce que fait l’administration Trump n’est légal, mais ses membres sont déterminé·es à enfreindre la loi pour voir jusqu’où il est possible d’aller sans être inquiété·es. À leurs yeux, la loi n’a que peu d’importance. Ce qui compte pour elleux – et pour nous –, c’est le pouvoir. L’État dispose certes d’un pouvoir considérable, mais, plus important encore, le peuple en a également un dans cette démocratie. Ironiquement, notre pouvoir collectif est la première chose que les gens ont tendance à oublier lorsque leurs droits sont restreints. Nous oublions que les institutions gouvernementales et les élections ne mettent pas fin au colonialisme, à l’esclavage et au génocide, par exemple – en fait, historiquement, elles ont tendance à les rendre possibles. C’est le pouvoir du peuple de refuser de consentir, de se plier, d’accepter et de laisser ces horreurs se produire qui fait la différence.
Comme le gouvernement fédéral agit partout et sur tout en même temps, cela sème la confusion chez les gens voulant l’arrêter. Mais la société civile étatsunienne construit et utilise son pouvoir pour riposter. À mes yeux, lorsqu’on a un·e militant·e, un·e conteur·euse et un·e avocat·e, on peut changer le cours des événements.
Le succès d’une consolidation autoritaire dépend moins de la force brute de la droite que de la capitulation du centre, et moins du pouvoir de l’État que de la détermination du peuple. Grâce à un travail d’organisation extraordinaire, on voit les personnes du centre commencer à prendre parti. Grâce aux récits auxquels elles sont exposées, elles se rangent de plus en plus du côté des familles immigrées et s’engagent bénévolement dans des cercles d’entraide pour fournir de la nourriture et de l’argent à ces familles qui, apeurées, n’osent plus sortir de leur domicile. Ces personnes contribuent aussi aux fonds de cautionnement et aux organisations qui luttent sur le terrain. Elles se rangent de plus en plus du côté de l’étudiant·e enlevé·e et maltraité·e pour avoir protesté contre un génocide. Elles participent à des manifestations, peignent et brandissent des pancartes, signent des pétitions, et vont parfois jusqu’à s’interposer entre la police de l’immigration (ICE) et les personnes que celle-ci tente de maltraiter. Elles commencent à comprendre que lorsque l’ICE enfonce une porte, que le ministère de la Justice criminalise un·e organisateur·rice noir·e, ou que le DHS enlève un·e défenseur·euse palestinien·ne des droits de la personne, il ne s’agit pas d’injustices distinctes. Ce sont différentes expressions d’une même logique inquiétante : celle selon laquelle les personnes à la peau noire ou brune doivent être marginalisées et mises à l’écart pour que l’Amérique puisse prospérer.
Jusqu’à présent, la Garde nationale et l’ICE se sont retirées à différents endroits, et l’opinion publique est en train de basculer, tout cela grâce à la force des mobilisations à la base, à la puissance des récits racontés et à la mise en cause de l’administration Trump. L’autoritarisme mise sur notre peur, notre division et notre fatalisme. Pour ma part, je continue de miser sur notre peuple.
