Introduction

Carnet – Oui, nous voulons littéralement dire « abolir les frontières » – Fantasme sécuritaire

Quelles sont les raisons d’être des frontières dans un monde dit mondialisé? Quel impact ont-elles sur les personnes migrantes? Dans cette série de trois carnets, nous aborderons les enjeux entourant l’établissement des frontières.

Carnet – Oui, nous voulons littéralement dire « abolir les frontières » – Fantasme sécuritaire

Le premier carnet d’une série de trois, rédigés par Rémy-Paulin Twahirwa, membre de Solidarité sans frontières et candidat au doctorat en sociologie à la London School of Economics and Political Science


Alors que plusieurs centaines de personnes à statut précaire et leurs allié-e-s ont entamé une semaine d’actions — incluant deux manifestations, l’une à Montréal et l’autre à Ottawa, — afin de demander au gouvernement fédéral de mettre en place un programme de régularisation complet et continu pour toutes les personnes migrantes avec un statut précaire, nous sommes confronté-e-s encore une fois à la question des frontières. Quelles sont leurs raisons d’être dans un monde dit mondialisé, c’est-à-dire traversé par le capital et régi par la mobilité des biens et des ressources d’une partie du monde vers l’autre ? Et, plus important, pourquoi certaines voix appellent-elles à leur maintien, voire à l’exacerbation de leurs pouvoirs d’exclusion et de catégorisation à travers des discours et politiques nativistes[1] ? Et, à l’inverse, pourquoi d’autres les contestent-elles en réclamant leur abolition ?

Le fantasme sécuritaire

L’un des arguments en faveur d’une (sur-)frontiérisation du monde — à savoir non seulement dessiner des lignes traversant champs, forêts, lacs, vallées et autres lieux où se développe la vie biologique, mais aussi édifier des murs barbelés, déployer des forces paramilitaires et policières sur terre, en mer et dans les airs, intégrer des technologies de reconnaissance, et surveiller et contrôler des corps —, c’est que tout cela assurerait la sécurité des États et de leur population contre une « invasion » de « criminel-le-s », de « violeur-se-s », de « terroristes » et d’individus menaçant leurs valeurs et culture.

Ainsi, au Québec, les nativistes ethniques de la droite conservatrice comme Mathieu Bock-Côté sont de ceux et celles qui défendent cette lecture, parfois présentée comme étant la seule possible pour assurer la vivacité du fait français en Amérique. Ces nativistes ethniques éloignent par la même occasion ceux et celles qui, à gauche, appellent à un monde qui ne serait pas gouverné par le fantasme sécuritaire en les enfermant dans des sobriquets fabriqués à l’emporte-pièce comme « l’extrême gauche identitaire et racialiste », la « gauche multiculturaliste » et le « régime diversitaire radicalisée ». Pour ce camp, notre planète est l’habitat de cultures et de civilisations qui sont fondamentalement hiérarchisées et antagonistes les unes aux autres et dont seules les frontières permettent d’assurer la coexistence[2]. En d’autres termes, l’humanité se résumerait un assemblage de groupements humains aux identités plus ou moins homogènes et fixes, attachés à des territoires spécifiques et porteurs d’histoires collectives ethnicistes (le Québec serait avant tout celui des Canadien-ne-s français-es par exemple).
En outre, la mobilité humaine est vue comme une dangereuse anomalie lorsqu’elle résulte en un quelconque métissage présenté comme « forcé » par les nativistes. Ironiquement, celles et ceux qui clament que les mouvements d’individus qualifiés comme « demandeurs d’asile », « migrants » ou « réfugiés » sont un phénomène anormal et récent — et donc qui peut être suspendu et inversé — taisent des vérités gênantes[3].
Dans un premier temps, dans leur propagande anti-immigration, il n’est jamais question du fait que les déplacements humains caractérisent l’humanité dans son ensemble et à travers son histoire globale, notamment dans le cas des conflits, des catastrophes naturelles, de maladie ou d’indigence. Nous pouvons, bien sûr, penser aux survivant-e-s de l’Holocauste à la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour qui la catégorie de « réfugié-e » fut créée. Mais il y a aussi eu, bien avant, le cas de « migrant-e-s » en Europe et ailleurs fuyant la guerre, la famine ou les épidémies dans l’Antiquité et le Moyen-Âge, entre autres[4].
Deuxièmement, dans cette interprétation nativiste, nulle mention du déplacement de plusieurs millions de colon-e-s provenant de l’Europe vers les colonies qui en fait un des projets de migration les plus importants de toute l’histoire de l’humanité. En ce sens, et c’est important de le souligner, les seuls « grands remplacements » à ce jour sont ceux qui ont eu pour objectif la conquête ou l’annexion de territoires extra-européens pour simultanément y drainer la vie autochtone et en exploiter les ressources[5]. Dans le premier cas, la force de travail autochtone sera capitalisée sous la forme d’une main-d’œuvre gratuite (p. ex. l’esclavage dans les Amériques) ou bon marché (p. ex. le système du travail sous contrat dans les colonies britanniques après l’abolition de l’esclavage) dont on contrôlera les déplacements au moyen des premières politiques d’immigration[6], notamment les « taxes d’entrée » visant les ressortissant-e-s chinois-es aux États-Unis, au Canada et en Australie. Dans le second cas, les ressources seront converties en matériaux et marchandises qui seront ensuite échangés dans les métropoles européennes.

Finalement, la pandémie de COVID-19 a bien mis à nu les dépendances des économies et des sociétés capitalistes envers cette classe ouvrière reléguée aux emplois et secteurs délaissés par la main-d’œuvre native. Il n’est pas question ici de soutenir le discours qui considère les « immigrant-e-s » uniquement du point de vue de leur apport à l’économie, mais il est important de souligner l’incapacité de cette droite nativiste à répondre à la question que posent plusieurs personnes sans statut : « Si vous nous renvoyez, qui prendra soin de vos grands-parents, nettoiera vos bureaux, hôtels et salles de cours, récoltera vos fruits et légumes ou alors assemblera et livrera vos colis ? » C’est pourquoi, dans le contexte de la pandémie, les activistes abolitionnistes ont farouchement critiqué la construction dans l’espace public de « travailleurs et travailleuses » qui seraient essentiel-le-s et donc dignes de voir leur statut régularisé.

Pour reprendre Mamadou, un membre sans statut de Solidarité sans frontières : « Les personnes sans statut et les personnes demanderesses d’asile n’ont pas attendu la COVID-19 pour être des travailleurs et des travailleuses essentiel-le-s. On était essentiel-le-s hier. On est essentiel-le-s aujourd’hui. »

Bien que sommaire, cette vue d’ensemble de l’argumentaire sécuritaire montre aussi les limites et les zones d’ombre du projet politique des chantres de la « démigration » ou la « remigration », c’est-à-dire le renvoi de tout ce « surplus humain » qui menace la sécurité, la tradition, la culture et les valeurs de la nation.


[1] De Genova, Nicholas. “The ‘Native’s Point of View’ in the Anthropology of Migration.” Anthropological Theory, vol. 16, no. 2–3, Sept. 2016, pp. 227–240, doi:10.1177/1463499616652513.

[2] Huntington, Samuel P. « The clash of civilizations?. » Culture and politics. Palgrave Macmillan, New York, 2000. 99-118.
[3] Mayblin, Lucy. Asylum after empire : Colonial legacies in the politics of asylum seeking. London : Rowman and Littlefield, 2017, p.22-26.
[4] Mack, Alison, Eileen R. Choffnes, and David A. Relman, eds. Infectious disease movement in a borderless world: workshop summary. National Academies Press, 2010.
[5] Pour le cas du Canada, voir l’analyse de Coulthard, Glen Sean. Red skin, white masks: Rejecting the colonial politics of recognition. Minneapolis : Minnesota, 2014. Pour le continent africain, voir Rodney, Walter. How Europe underdeveloped Africa. Verso Trade, 2018.

[6] Il est en effet crucial d’observer que les politiques d’immigration ont d’abord été développées pour protéger la « blancheur » des colonies de peuplement comme le Canada et l’Australie. À ce propos, penser par exemple à la politique de l’Australie blanche (« White Australia Policy ») officiellement en vigueur entre 1901 et 1973. Sur le sujet, lire Mayblin, Lucy et Turner, Joe. Migration studies and colonialism. Polity, 2021.


Consulter les autres articles de la série

Partie 2. Le temps de la prison-frontières : appareillage de tri et de sujétion à l’exploitation et à la mort

Partie 3. Capitalisme carcéral et les frontières


Cette tribune permet d’aborder des sujets d’actualité qui sont en lien avec les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde. Les carnets sont rédigés par des militant-e-s des droits humains et n’engagent que leurs auteurs et autrices.