Introduction

Nunavik : En attendant la pandémie, l’industrie minière au cœur du dernier chapitre du Québec colonial

La relance de l’économie passerait par la relance des mines au Nunavik et ce, sans consultation de la société Makivik qui représente la population.

Nunavik : En attendant la pandémie, l’industrie minière au cœur du dernier chapitre du Québec colonial

Un carnet rédigé par Rodrigue Turgeon, Abitibien, juriste, allié, militant face à l’extractivisme

Note : L’auteur n’est pas Inuk et ce texte ne prétend pas rendre justice aux importantes nuances propres aux réalités des Nunavimmiut. Ce carnet vise simplement à proposer une mise en contexte pour mieux saisir les enjeux derrière l’impérative prise de parole de la société Makivik face à la relance des activités minière, une décision prise sans consulter les élus Inuit. L’auteur tient à adresser sa profonde et sincère solidarité aux Nunavimmiut pour les temps à venir au Nunavik.


« Les Inuit du Nunavik sont insultés des mesures prises unilatéralement par le gouvernement du Québec, qui ont pour effet de rouvrir de vieilles blessures ». Ainsi réagissait la société Makivik par voie de communiqué le 17 avril dernier, quelques jours après l’annonce du Ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN), que les activités minières, lauréates du titre honorifique d’industrie prioritaire, seraient « permises de manière encadrée et progressive à compter du 15 avril 2020 ».

Essentielles ou prioritaires ?

Il n’est pas inutile de rappeler qu’avant ce premier jet de « relance économique », seules les entreprises désignées comme étant essentielles pouvaient opérer à travers la province. Toutes les mines du Québec avaient été forcées à l’arrêt durant près d’un mois, à l’exclusion de cinq d’entre elles – dont aucune au Nunavik. Courageux diront certains, pragmatique rétorqueront les autres, le Québec se présentait comme le seul État d’Amérique du Nord à avoir suspendu les opérations minières sur son territoire, dans son effort notoire d’aplatir la courbe.

Rongeant leur frein, les corporations minières déplacèrent des montagnes pour réviser leurs protocoles afin de limiter les risques de propagation de la COVID-19 sur les chantiers. Réunies sous la bannière lobbyiste de l’Association minière du Québec (AMQ) qui opérait aussi bien en coulisses qu’à travers les médias, elles ne tardèrent pas à convaincre le gouvernement Legault de l’efficacité de ses nouvelles « mesures robustes et appropriées ».

Tout ça pour dire que le 13 avril dernier, le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, assurait que la relance minière se déroulerait « dans le respect, la santé et la sécurité des communautés environnantes ».

De l’autre côté du voile

Le même jour, le Nunavik enregistrait son onzième cas positif à la COVID-19 sur ses terres. Préoccupée par la vitesse de l’évolution de la situation, la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik (RRSSSN) affirmait que la région venait d’entrer « dans une nouvelle phase ».

C’est dans ce contexte que la société Makivik, chargée de représenter les intérêts des Nunavimmiut découlant de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ), déclarait s’opposer fermement à la reprise des activités minières sur son territoire.

Mais à la source de la colère derrière la décision « unilatérale » de Québec ressurgit cet élément récurrent dans l’histoire coloniale de la province: l’absence totale de consultation des Inuit et des Premières Nations. Car les élus du Nunavik n’ont reçu aucune réponse à leurs nombreuses lettres réclamant d’être entendus sur les enjeux vitaux les concernant intrinsèquement. Pas le moindre accusé de réception.

Le territoire, pas ses habitants

Insistant sur le caractère « très dangereux » d’une réouverture précipitée des mines pour ses compatriotes, ce que dénonce surtout Charlie Watt, président de Makivik, c’est aussi la crainte que le Nunavik ne soit « gouverné par des fonctionnaires qui peuvent être tentés d’utiliser la pandémie pour renforcer leur pouvoir ».

Des propos qui ne sont pas sans rappeler le témoignage de ce même Charlie Watt devant la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certaines services publics du Québec : écoute, réconciliation et progrès (CERP). Évoquant ses souvenirs des premiers jours de la colonisation récente du Nunavik, il disait : « les autorités gouvernementales voulaient le territoire, mais pas ses habitants ».

Obligation oubliée

Les plus hautes instances de la cellule québécoise de gestion de crise de la COVID-19, dirigée par le premier ministre François Legault, ont jusqu’ici été avares de commentaires sur le conflit généré par la reprise minière au Nord du 55e parallèle. Idem pour le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN), qui, au moment d’écrire ces lignes, n’avait répondu ni à ma demande d’entrevue, ni à ma demande d’accès à l’information portant sur le bien-fondé de sa décision de relance.

La décision d’exclure les élus du Nunavik de la table de décision quant à la relance minière paraît d’autant plus invraisemblable sous l’éclairage des principes vertueux enchâssés dans la Politique de consultation des communautés autochtones propre au secteur minier.

Un texte adopté il y a à peine six mois par le gouvernement de la Coalition Avenir Québec.

Un texte adopté de surcroît en vertu de l’article 2.3 de la Loi sur les mines, loi qui impose notamment au gouvernement de « consulter les communautés autochtones de manière distincte, lorsque les circonstances le requièrent » (art. 2.1). Difficile de concevoir qu’une pandémie meurtrière sans antidote n’y trouve sa place.

Et les mines dans tout ça

Allons voir ce qu’en dit l’industrie minière. Le Nunavik compte présentement deux mines en phase d’exploitation. Chaque site possède son propre aéroport pour effectuer le « fly-in/fly-out » ou navettage de ses employé-e-s.

La compagnie Canadian Royalties, spécialisée dans l’extraction de cuivre et de nickel, exploite depuis 2013 un gisement donnant sur la baie d’Ungava à la limite septentrionale du Nunavik, entre les villages de Kangiqsujuaq et Salluit. L’entreprise, qui emploie un millier de travailleuses et de travailleurs, est une propriété exclusive de sa société mère chinoise Jilien Jien Nickel Industry Co., Ltd. Aucune suite n’a été donnée à ma demande d’entrevue. Aucun communiqué n’a été diffusé depuis la reprise de ses activités.

La mine Raglan, opérée par la multinationale Glencore basée ultimement quelque part en Suisse, est située dans le même secteur et doit essentiellement sa raison d’être à l’exploitation des mêmes minéraux. La minière a répondu à ma demande d’entrevue en recopiant essentiellement certains passages d’un communiqué de presse émis le 20 avril dernier, soit trois jours après la sortie de Makivik dénonçant sa réouverture. Alléguant que la reprise de ses activités est « essentielle » pour le développement du Nunavik, Glencore reconnaît que la région est « particulièrement vulnérable compte tenu de son éloignement géographique et de la capacité limitée des services de santé dans les villages ». Une politique d’exclusion des Nunavimmiut résidant au Nunavik a été mise en place afin de « minimiser l’exposition de la population du Nunavik à celles plus au Sud ». Les travailleuses et travailleurs inuit, forcé-e-s de rester à la maison, pourront toucher leur salaire tandis que leurs collègues poursuivront le travail.

Consulter, mais qui ?

Dans son courriel, la représentante affirme que la « Mine Raglan collabore avec les autorités régionales […] depuis le début de la situation du COVID-19 » [sic]. Elle assure par ailleurs que la minière maintient « des communications régulières et constantes avec [ses] parties prenantes du Nunavik ». Il faut se référer audit communiqué de presse pour comprendre que les « autorités régionales » ou les « parties prenantes » ne comprennent pas les élus Inuit siégeant au conseil de Makivik, mais plutôt strictement les autorités régionales de santé publique.

Et c’est précisément cela qui ulcère le président de Makivik, par ailleurs sénateur et officier de l’Ordre national du Québec, Charlie Watt. Le fait que les dirigeants de la Nation inuit soient ainsi ignorés, balayés, tassés, dépossédés. Au nom de la science infuse sur le sort du Nunavik apparemment réservée, aux yeux du gouvernement, aux fonctionnaires évoluant au sein de la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunanik (RRSSSN).

La RRSSSN occupe un rôle vital au Nunavik. Son existence et son mode de gouvernance sont néanmoins dus à l’application du chapitre 15 de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ). Et ultimement, la RRSSSN est assujettie à la Loi sur les services de santé et les services sociaux. Ses gestionnaires n’exercent pas le rôle de représentation de la population qu’assument Makivik et les autres élus du Nunavik.

Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil aux signataires des ententes sur les répercussions et avantages (ERA) balisant l’exploitation des deux mines au Nunavik. Il va de soi que pour parapher pareil contrat, toute organisation doit détenir l’autorité de représenter sa population.

Or, ce sont bien la société Makivik ainsi que les deux communautés avoisinantes qui signèrent les ententes Raglan et Nunavik Nickel. Pas la RRSSSN. Inutile de préciser que ces conventions comprennent de solides mécanismes de consultation des élus du Nunavik.

Québec minier colonial

Dans toute cette histoire, le gouvernement du Québec et les minières semblent avoir fait peu de cas des conséquences non seulement diplomatiques mais discriminatoires d’écarter les représentants élus de la Nation Inuit au sujet de l’avenir de son peuple. En s’en remettant exclusivement au bon jugement des autorités sanitaires locales, la situation qui prévaut au Nunavik porte à croire que le gouvernement traite les membres de la Nation comme de simples Québécois-e-s sans distinction. En lui niant toute possibilité d’autodétermination. Sans lui concéder une seule once de participation. Allant jusqu’à bafouer son obligation constitutionnelle et morale de consultation.

Pour reprendre les termes du commissaire Jacques Viens de la CERP dans son rapport final, le gouvernement Legault est le digne héritier de « politiques colonialistes [ayant] pavé la voie à la mise en place de systèmes et d’organisations dominés par une volonté de normalisation qui ont très peu à voir avec les savoirs et les traditions autochtones».

À l’origine de la rupture

Pour mieux saisir les fondements de la méfiance exprimée par Makivik envers les services publics, un bref rappel de certains passages récents du rôle de l’État dans la santé publique du Nunavik s’impose. La première opération à grand déploiement menée par le gouvernement du Québec sous prétexte d’assurer la santé et la sécurité des Nunavimmiut consista en l’abattage de masse de leurs chiens de traîneau, au motif que ceux-ci, pourtant chéris depuis des millénaires, étaient soudainement devenus dangereux suite à la sédentarisation. De l’avis de la CERP sur la base d’innombrables témoignages de personnes ayant vécu ces événements, à compter de ce jour « les liens de confiance en demeureront à jamais affectés ».

Immunité démunie

La société Makivik a toutes les raisons d’être préoccupée par l’arrivée de la COVID-19 dans ses foyers. Le constat est implacable : les conditions de vie au Nunavik sont « bien en deçà de celles qui prévalent dans le reste de la population».

Les « politiques d’assimilation coloniale », telles que qualifiées par Carole Lévesque, professeure à l’Institut national de recherche scientifique, ont effectivement offert aux Nunavimmiut une espérance de vie réduite pouvant aller jusqu’à vingt ans comparativement au reste de la population. Comme au sein d’autres Nations autochtones du Québec, la prévalence des maladies chroniques est plus élevée au Nunavik, incluant le diabète, soit autant de facteurs de vulnérabilité face à la COVID-19. C’est sans compter que l’insécurité alimentaire y frappe quatre fois plus de personnes que dans le reste du Québec.

Alors que le premier ministre s’époumone à rappeler ses consignes de distanciation sociale, c’est au Nunavik que le manque de logement se fait le plus sentir dans la province. Les dernières statistiques, datant de 2006, estiment qu’un Inuit sur deux vit dans un logement surpeuplé. Il manquerait aux dernières nouvelles 900 logements additionnels pour répondre aux besoins. Des logements qui ne se bâtiront certainement pas tout seuls avant la vaccination attendue dans un horizon d’un à deux ans.

Il y a pire. Car comme le souligne la CERP, la promiscuité causée par la pénurie de logements « favorise la propagation de maladies contagieuses comme la grippe, l’hépatite A, la tuberculose » et… la COVID-19. Doit-on s’en étonner, c’est au Nunavik « que les cas de tuberculose sont les plus nombreux au Québec », dans une proportion 120 fois plus élevée que partout ailleurs.

On the Land

Personne ne remet en doute la connaissance de la RRSSSN de ces faits, et surtout pas sa volonté d’agir positivement face à la crise. De nombreuses personnes, professionnelles ou employées, Inuit ou Allochtones, se dédient corps et âmes au sein de l’organisation dans ce même but d’assurer la protection de la population.

Il faut saluer l’annonce du 23 avril dernier à l’effet que la Régie régionale disposerait des fonds à l’intention des organismes communautaires gérant des initiatives locales d’aide alimentaire pendant la crise de la COVID-19. Plus encore, son programme « Nunami on the land » propose une mesure exemplaire visant à promouvoir aussi bien la distanciation sociale que le bien-être mental. Ce projet démontre bien la capacité de la RRSSSN de collaborer avec les villages nordiques. Grâce à cette initiative, les familles qui le voudront pourront obtenir un coupon pour acheter de l’essence et un coupon pour acheter de la nourriture à emporter sur le territoire. Une manière toute désignée pour en apprendre davantage sur les traditions inuit, d’avoir accès à de la nourriture traditionnelle, et de passer du temps de qualité en famille.

Fermer le Nord

Makivik n’est pas restée les bras croisés en attendant que le gouvernement du Québec décide à sa place de l’utilisation de son territoire pendant la pandémie. Dès le 20 mars, Charlie Watt annonçait une série de mesures visant à restreindre les déplacements strictement aux services réellement essentiels. La ministre des Affaires autochtones, Sylvie D’Amours, affirmait à ce sujet au Devoir que « [n]on seulement je vais le respecter mais je dis bravo, car c’est courageux de prendre cette décision pour sauver cette communauté ».

On ne peut que comprendre la frustration du président de Makivik alors qu’il n’aura fallu que trois semaines avant que le gouvernement ne brise sa promesse en prononçant la relance des mines sans daigner les consulter au préalable.

Partout pareil

Les vives préoccupations nées de la relance de l’industrie minière sans consulter les instances autochtones sont largement partagées au Sud du 55e parallèle. L’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL) a été la première à dénoncer l’approche irrespectueuse du gouvernement du Québec pour essentiellement les mêmes raisons que celles exprimées par la société Makivik. Comme c’est le cas au Nunavik, de nombreuses communautés des Premières Nations qui évoluent à proximité de la vingtaine de mines en opération au Québec s’inquiètent de voir leurs efforts compromis par des activités minières hors de leur contrôle.

En dépit des séries de mesures annoncées de concert par l’industrie et le gouvernement, les craintes que les travailleurs et les travailleuses ne favorisent la propagation du virus indomptable au sein des communautés apparaissent comme étant raisonnables.

François Legault s’apprête à dévoiler les grandes lignes de ce qui pourrait bien constituer le plus important plan de « relance économique » de la province depuis la deuxième guerre mondiale. Fidèle à son rang, il y a tout lieu de prévoir que le plan passera par une accentuation de la pression exercée sur les territoires autochtones.

Alors que la prise de ces décisions déterminantes semble plus que jamais reposer dans les mains d’une poignée de personnes dans le giron du plus haut gradé de l’État, nous ne pouvons qu’espérer qu’il ait su cette fois inclure au préalable les représentant-e-s des Inuit et des Premières Nations.

Les mieux placés

La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones définit l’autodétermination comme étant le droit de ceux-ci d’assurer « librement leur développement économique, social et culturel ». Comme le rappelait le commissaire Jacques Viens à François Legault le 29 septembre dernier à l’occasion du dépôt de son rapport accablant faisant état de discrimination systémique à l’égard des Autochtones du Québec par le gouvernement provincial, « ce principe repose sur l’idée que les Premières Nations et les Inuit sont les mieux placés pour savoir quels sont les besoins de leurs communautés et les solutions les plus appropriées pour y répondre ».

Comme toute autre crise, la pandémie actuelle force tout le monde à agir en fonction de priorités, que ce soit à titre personnel ou de groupe. Hélas, les chapitres les plus sombres de notre histoire coloniale nous rappellent qu’en pareilles circonstances, les fondements de notre Belle Province, reposant sur une « vision étriquée de l’égalité, ont empêché les Premières Nations et les Inuit d’agir eux-mêmes pour répondre adéquatement aux besoins de leurs populations ».

Triompher

Depuis le 19 avril, l’épidémie de COVID-19 semble s’être stabilisée au Nunavik, où les résultats enregistrent 14 personnes infectées pour aucun décès. Tout de même, au prorata de la population, ce taux est similaire à celui de l’Abitibi-Témiscamingue ou de la Côte-Nord.

En temps de crise, soit-elle de santé publique, d’économie ou de société, l’établissement de relations sécurisantes entre toutes les parties se révèle plus que jamais nécessaire, décisif.

Dans ce contexte, la moindre des choses serait de réunir à la table des grandes décisions sur l’avenir des peuples des représentants de toutes les Nations concernées. Que la science y soit représentée, je n’y vois absolument aucune objection. Peut-être serions-nous mêmes tentés d’y inclure un siège pour redonner la parole aux savoirs et aux traditions autochtones.

Cette maladie ne fera pas de quartier et n’imposera aucune forme d’équité entre les vies des derniers survivants du colonialisme québécois et celles des responsables de ce système abusif, raciste, pollueur et violent. Appréhendant la suite des événements au Nunavik face à la menace absolue du fléau infinitésimal, je me rassure en me disant qu’après tout, ce n’est qu’une occasion de plus dans l’histoire de l’humanité de laisser s’exprimer de manière triomphante des plus belles valeurs humaines que sont l’humilité, l’honnêteté, le respect, le courage, la sagesse, la vérité et l’amour.


Cette tribune permet d’aborder des sujets d’actualité qui sont en lien avec les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde. Les carnets sont rédigés par des militant-e-s des droits humains et n’engagent que leurs auteurs et autrices.