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Droits et libertés, automne 2025/hiver 2026
Pinkwashing : pas de quoi être fièr·es !
Entrevue avec Zev Saltiel, membre de Voix juives indépendantes Montréal, intervenant au Collectif Consenti et militant du mouvement 2SLGBTQ
Propos recueillis par Charlotte Vallée Gagnon, finissante à la maîtrise en science politique à l’Université de Montréal et stagiaire à la Ligue des droits et libertés, en collaboration avec Catherine Caron

Qu’est-ce que le pinkwashing ? Pourquoi Israël utilise-t-il ce procédé ?
Avant tout, c’est important de voir la différence entre le pinkwashing et l’homonationalisme, car je crois que l’on confond souvent les deux. Le pinkwashing fait paraître une personne, une organisation, une compagnie ou un gouvernement comme soutenant les communautés 2SLGBTQ. Avec une sorte de lentille rose, il s’agit de mettre en valeur ce soutien de manière à paraître plus progressiste qu’on ne l’est, tout en causant en réalité souvent du tort à ces communautés en coulisses. Le pinkwashing est une façon très performative de paraître être leur allié.
L’homonationalisme réfère pour sa part à une idéologie qui met de l’avant un certain progressisme sexuel (accorder certains droits aux communautés gaies, par exemple) pour servir son image. L’enjeu est de faire paraître les autres comme étant homophobes, barbares, rétrogrades.
Dans le cas d’israël[1] son gouvernement prétend qu’il dirige le seul pays sécuritaire dans la région pour les personnes queers, tout comme il prétend être le seul pays sécuritaire pour les personnes juives. Il n’affirme pas seulement que la Palestine est dangereuse pour la communauté israélienne ; il affirme que tout pays à majorité arabe ou musulmane, à l’extérieur d’israël, menace les vies des personnes queers et trans. Il nourrit ainsi le racisme et les stéréotypes existants à l’égard des personnes arabes et de couleur, notamment l’idée qu’elles seraient homophobes. L’homonationalisme sert ainsi d’arme supplémentaire dans l’arsenal sioniste pour se prétendre supérieur, justifier l’oppression et empêcher la reconnaissance effective des droits des personnes.
En parallèle, les autorités israéliennes mettent beaucoup moins de l’avant le fait que le mariage gai n’est pas autorisé en israël. Un couple gai peut certes y faire reconnaître son mariage, mais seulement s’il s’est marié à l’extérieur du pays (et sans bénéficier des mêmes droits qu’il aurait eus ailleurs). Imaginez ! C’est en utilisant la visioconférence (Zoom) que deux personnes incarcérées (une en israël, l’autre aux États-Unis) ont réussi à se marier, créant une brèche qui a conduit à l’obtention de nouveaux droits pour tous·tes, incluant les personnes queers. Ces unions ayant été jugées légales par la Cour suprême israélienne, le ministère de l’Intérieur, irrité, a été contraint de les reconnaître[2]. C’est dire que cet État n’apprécie pas l’existence bien réelle des communautés queers à l’extérieur d’israël et le rôle qu’elles peuvent jouer pour faire avancer des droits, incluant en Palestine, où ces communautés sont aussi très vibrantes : ces personnes ont des familles qui les aiment et plusieurs d’entre elles sont soutenues par leur communauté. Elles n’existent pas uniquement dans l’ombre et entretiennent des liens précieux, dans la mesure du possible, avec des personnes d’origine palestinienne vivant au Québec ou ailleurs au Canada.
Comment Fierté Montréal contribue-t-elle au pinkwashing dans le contexte du génocide du peuple palestinien ?
Fierté Montréal s’est réellement éloignée de ses racines, de ce que la célébration et la libération queers ont toujours représenté, devenant davantage une sorte de festival. L’organisation a plusieurs partenaires et commanditaires qui sont réputés être directement complices du génocide en cours. Elle est financée par des compagnies qui obtiennent une visibilité en retour, ce qui leur permet de prétendre soutenir la communauté queer. La structure de financement de Fierté Montréal l’amène donc à contribuer au pinkwashing de ces compagnies.
Par exemple, le Groupe Banque TD, son commanditaire principal, est l’une des plus grandes banques accusées de complicité de génocide par des groupes comme Just Peace Advocates (Mouvement pour une Paix juste)[3]. Les chiffres de 2024 indiquent que TD investit plus de 11 milliards de dollars américains dans une multitude de compagnies, dont des fabricants d’armes (Lockheed Martin, General Dynamics, Boeing, etc.) utilisées par l’armée israélienne.
Préoccupés par cette situation, à partir de 2023, Voix juives et indépendantes Montréal, le groupe Helem Montréal (organisme dédié à l’ensemble des communautés LGBTQ+ arabophones de Montréal) et Mubaadarat (collectif par et pour les personnes LGBT+ des régions arabophones), ont formulé plusieurs demandes aux responsables de Fierté Montréal. Ensemble, nous avons fait pression afin qu’iels réfléchissent et trouvent des manières de se désengager de la commandite corporative, en s’éloignant des organisations qui sont activement complices du génocide et qui ont recours au pinkwashing et à qui l’homonationalisme d’israël profite.
Dans le contexte du génocide, nous leur demandions aussi de retirer le droit aux individus ou groupes de brandir des drapeaux israéliens lors du défilé, comme le font des groupes sionistes comme le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA) et son organisation affiliée Ga’ava, disant représenter la communauté juive LGBTQ+. Notamment, nous avons mis en lumière le fait que le président de Ga’ava, qui n’est pas juif soit dit en passant, avait tenu des propos racistes et islamophobes à plusieurs reprises. Face à nos demandes à cet égard, Fierté Montréal a longtemps tergiversé, mais rien n’a changé[4]. Au défilé de 2024, face à leur inaction, nous avons organisé deux actions de perturbation, l’une de l’intérieur du défilé, l’autre en le bloquant à mi-chemin. Nous avons interrompu la minute de silence consacrée traditionnellement à la mémoire des victimes du VIH/sida, pour rappeler qu’alors que nous avons ici un accès privilégié à des traitements, la population de Gaza, elle, reste confrontée à cette épidémie et se trouve actuellement extrêmement vulnérable en raison du contact fréquent des gens avec le sang et de la précarité des rares services médicaux encore existants.
Pour l’édition de 2025, CIJA et Ga’ava ayant été invités de nouveau et après des discussions avec Fierté Montréal, plusieurs groupes ont décidé de se retirer de l’événement en dénonçant sa complicité avec le génocide et en expliquant publiquement leurs motifs. Finalement, Fierté Montréal a pris la décision d’exclure du défilé CIJA et Ga’ava en raison des commentaires racistes du président de l’organisation.
Il importe de noter qu’un groupe sioniste iranien a également été banni du défilé. Cette décision n’était donc pas basée sur la religion ou l’identité mais, bien sûr, comme dans tous ces cas, les personnes concernées ont réussi à faire passer ces exclusions pour de l’antisémitisme, alors que ce n’était pas le cas, ce qui leur a permis d’être réinvitées. Notons que ces groupes et personnes ne représentent pas l’ensemble de la communauté juive ; d’autres membres de cette communauté soutenaient la décision de les exclure et étaient prêt·es à en discuter avec Fierté Montréal. Mais, visiblement, les seules voix juives que l’organisation souhaite entendre sont les plus puissantes financièrement, c’est-à-dire les voix sionistes[5].
Quelle stratégie est à privilégier pour faire évoluer Fierté Montréal sur ces enjeux ?

10 août 2025. Crédit : André Querry
Il y a une diversité de tactiques venant de plusieurs organismes différents. En 2024, une des approches était de participer et de tenir de longs échanges. L’idée était d’essayer de travailler avec cette organisation, qui prétend nous représenter, afin qu’elle reflète mieux les valeurs et les réalités de la communauté queer. Cette approche n’ayant pas fonctionné, en 2025, la tactique du retrait en masse de plusieurs groupes membres a été privilégiée. Nous avons clairement constaté le besoin d’une alternative. C’est ainsi que le projet de la Fierté indomptable est né, programmant des événements étalés sur trois semaines, tous remplis au-delà de leur maximum.
La participation à la marche de Fierté indomptable a dépassé les attentes, avec presque 10 000 personnes, malgré une planification tardive et plutôt informelle. De plus, je crois qu’une différence très touchante et puissante de Fierté indomptable se trouve dans le fait que la majorité des participant·es appartenaient à la communauté queer (dans le cas du défilé de Fierté Montréal, c’est plutôt la moitié). Par exemple, des aîné·es ayant subi dans le passé les descentes policières à Montréal contre les personnes queers ont participé. C’était un acte fort qui représentait, à mon sens, un hommage à l’importance de reprendre possession de la rue lorsque des vies humaines sont menacées, et lorsqu’une répression policière violente s’abat aussi sur des personnes qui soutiennent le mouvement de solidarité avec la Palestine (ce qui est arrivé aux personnes queers qui ont bloqué le défilé de Fierté Montréal en 2024).
Comment les résistance queer et palestinienne sont-elles liées ?
L’ensemble du mouvement de libération queer a été mené par des personnes qui ne reçoivent pas le même soutien que celui qu’elles donnent, même de la part d’autres membres de la communauté. Notamment, les personnes trans et, surtout, les femmes trans de couleur, peuvent subir de la discrimination de la part de personnes gaies, lesbiennes ou bisexuelles, mais elles continuent néanmoins de lutter pour leur libération. Comme l’a dit la militante trans et travailleuse du sexe africaine-américaine Marsha P. Johnson, il n’y a pas de fierté pour une partie d’entre nous sans la libération pour nous tous·tes. Cela n’implique pas seulement les personnes queers, cela signifie se mobiliser pour vivre dans un monde exempt d’oppression, de violence et d’apartheid ; cela implique donc aussi la solidarité avec le peuple palestinien. On ne peut pas séparer les deux : la seule façon de se libérer entièrement est de se solidariser et d’être là les un·es pour les autres.
En continuant de soutenir des personnes qui, initialement, ne nous soutiennent peut-être pas en retour, nous les amenons à voir notre humanité et à comprendre que la solidarité est nécessaire. Je n’ai pas besoin que tu croies en ma liberté pour que tu saches que je crois de tout cœur à la tienne. Éventuellement, ces personnes peuvent même se mobiliser pour notre cause. Par exemple, lutter pour la libération de la Palestine en tant que personne trans peut aussi contribuer à réduire la transphobie ici.
La mobilisation de Fierté indomptable a créé des liens magnifiques, qui n’existaient pas auparavant entre les communautés concernées. J’ai trouvé une camaraderie et une solidarité auprès de la communauté palestinienne d’une manière que je n’ai jamais expérimentée au sein de ma propre communauté, incluant Fierté Montréal.
[1] L’interviewé utilise la minuscule « i » afin de minimiser la légitimation de l’existence d’Israël en tant qu’État colonial.
[2] Claudine Douillet, « Mariages Zoom en prison : la faille légale qui secoue Israël », Alliance, 5 septembre 2025, [en ligne].
[3] Just Peace Advocates, Canadian Financial Institutions (Banks) complicity related to Israel’s Unlawful Occupation, 30 novembre 2024, p. 4, [en ligne].
[4] Pour plus de détails, lire Oona Barrett, « Fierté Montréal critiqué pour sa collaboration avec des groupes “qui supportent le génocide” », Pivot, 7 août 2024, [en ligne].
[5] Déclaration conjointe de Helem Montréal et Voix juives indépendantes concernant Fierté Montréal, 5 août 2025, [en ligne].
