Trans sous attaque

Depuis quelques années, les attaques anti-trans se multiplient au Québec, au Canada et dans de nombreux pays. De nouvelles lois et politiques viennent brimer l’avancée des droits des personnes trans pourtant déjà marginalisées. Les luttes sont nombreuses et recourent parfois, avec succès, aux tribunaux. À la haine anti-trans qui se répand, il faut aussi répondre par l’amour et les solidarités.
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Droits et libertés, automne 2025/hiver 2026

Trans sous attaque

Céleste Trianon, fondatrice et directrice de Juristrans

Illustration réalisée pour l’événement Latex Montréal. Crédit : Isadora-Ayesha Lima

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’écris ce texte quelques heures seulement après l’annonce du décret imposé par le gouvernement du Québec pour baliser (lire bannir, dans plusieurs cas) la pratique de l’écriture inclusive dans les communications de l’État québécois (fonction publique, municipalités, réseau de la santé, centres de services scolaires et sociétés d’État)[1]. Cette mesure est un affront envers les femmes, les personnes queers et, bien sûr, les personnes trans qu’on cherche ainsi à invisibiliser davantage. La liberté d’expression et la liberté académique de plusieurs, dont des professeur·es, sont mises en danger.

Les mouvements anti-trans s’enracinent dans ce que les sociologues nomment des « paniques morales », c’est-à-dire des réactions collectives irrationnelles face à des personnes ou à des changements sociaux vus comme menaçants.

Comment est-il possible que nous en soyons arrivé·es là au Québec ? Et, plus largement, comment est-il possible que l’on voie, presque partout dans le monde, des gouvernements introduire des politiques et adopter des projets de loi anti-trans – au point où ces personnes deviennent, dans certains cas, des déplacé·es internes ou carrément demandeur·euses d’asile ?

Les mouvements anti-trans s’enracinent dans ce que les sociologues nomment des « paniques morales », c’est-à-dire des réactions collectives irrationnelles face à des personnes ou à des changements sociaux vus comme menaçants pour les « valeurs » de la société. Que ce soit aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France ou ailleurs, ces mouvements souhaitent un recul vers une société où les personnes trans ne peuvent plus ouvertement s’afficher, voire exister. Depuis que la Cour suprême des États-Unis a reconnu la constitutionnalité du mariage homosexuel (arrêt Obergefell c. Hodges, rendu le 26 juin 2015), un point de bascule a été franchi, motivant l’extrême droite à intensifier ses attaques contre les personnes trans. On y retrouve non seulement des groupes conservateurs chrétiens d’extrême droite, tels que l’Alliance Defending Freedom, Focus on the Family et la Heritage Foundation, mais aussi des groupes aux noms trompeurs cherchant à donner une apparence de légitimité à la haine anti-trans. Parmi ceux-ci, mentionnons par exemple le American College of Pediatricians (nom similaire à celui de l’American Academy of Pediatrics) et la Society for Evidence-Based Gender Medicine, un groupe spécialisé dans la « légitimation » de la pseudoscience anti-trans.

Au Canada anglophone, de manière similaire, plusieurs groupes se mobilisent en faveur de politiques d’extrême droite. Pensons, entre autres, à Action4Canada, un organisme conservateur chrétien à l’origine de plusieurs politiques publiques haineuses, dont les mesures visant la censure des livres queers dans les bibliothèques scolaires en Alberta[2] ;Justice Centre for Constitutional Freedoms, responsable de plusieurs litiges anti-trans devant les tribunaux. D’autres, tels que LGB Alliance Canada et Our Duty Canada, peuvent être décrits comme des filières de groupes anti-trans établis à l’étranger.

La collaboration internationale des groupes anti-trans est par ailleurs évidente : ils ont recours aux mêmes idées et arguments ainsi qu’au même langage. Leur discours s’articule par exemple autour de l’« immaturité » des jeunes trans et de la « dangerosité » des femmes trans, allant parfois jusqu’à affirmer que les jeunes trans n’existent tout simplement pas. Le fait que les mêmes revendications reviennent constamment explique en partie pourquoi les reculs observés semblent similaires, ici comme ailleurs, qu’il s’agisse d’interdire l’éducation à la sexualité et les soins de santé trans (tels que l’hormonothérapie et les chirurgies d’affirmation de genre), ou de rendre impossible le changement de la mention du sexe sur les pièces d’identité. En somme, de l’Alberta aux États-Unis, en passant par le Royaume-Uni, la France, la Hongrie, la Russie et l’Argentine, c’est le même modus operandi.

Au Québec, l’organisme Pour les droits des femmes du Québec et son groupe sœur, Pour les droits des enfants du Québec, ont notamment rédigé plusieurs lettres ouvertes appelant à restreindre les droits des personnes trans. Il est par ailleurs préoccupant de constater que le premier groupe a reçu, entre 2019 et 2022, au minimum 372 284 $ du gouvernement du Québec, par le biais du Secrétariat à l’action communautaire autonome et aux initiatives sociales.

Deux cibles clés

Deux types de mesures sont caractéristiques et fréquemment mises de l’avant : celles ciblant les femmes trans, et celles visant les personnes trans mineures (enfants et adolescent·es). Par exemple, à la fin de 2024, l’Alberta a adopté une Loi sur l’équité et le sport qui interdit aux femmes et aux filles trans de compétitionner au sein d’équipes féminines, une mesure que l’on sait susceptible de plaire à une bonne partie de l’« opinion publique ». Le Québec, pour sa part, a émis une directive prévoyant que les femmes trans qui sont incarcérées le soient désormais dans des prisons provinciales pour hommes (lire cet article). Cette mesure, qui s’applique plus précisément à toutes les femmes trans n’ayant pas eu de chirurgie d’affirmation de genre, est aussi proposée par le Parti conservateur du Canada concernant les établissements carcéraux fédéraux. Ces trois exemples montrent l’approche commune qui consiste à dépeindre les femmes trans comme intrinsèquement menaçantes, un stéréotype transmisogyne bien documenté. Il faut noter qu’aux États-Unis, cette idée selon laquelle toutes les personnes trans constituent un danger pour la société pousse certains groupes à appeler à leur génocide (« eradication »)[3].

En ce qui concerne les mesures ciblant spécifiquement les jeunes trans, en Alberta comme en Saskatchewan, empêchent les jeunes trans de moins de 16 ans de changer de nom (ou de pronom) à l’école sans l’autorisation de leurs parents[4]. En vertu du Health Statutes Amendment Act, l’Alberta interdit aux médecins d’offrir des soins de santé transaffirmatifs aux jeunes trans (l’affaire est contestée). En Colombie-Britannique, le nouveau parti d’extrême droite OneBC a proposé un projet de loi semblable où cette interdiction s’étend à l’âge de 19 ans, c’est-à-dire l’âge indiqué dans le décret de Trump visant à interdire de tels soins aux États-Unis.

Contrairement aux discours concernant les femmes trans, les partis politiques qui introduisent et défendent de telles lois vont dépeindre les jeunes trans comme des « victimes d’une transition » imposée par des forces influentes et malveillantes, y voyant des jeunes nécessitant une protection. La violence, dans ce cas-ci, se manifeste par l’infantilisation et le déni de l’autonomie des jeunes trans. Cela se traduit souvent par l’instrumentalisation du principe du « meilleur intérêt de l’enfant » et par la remise en question, d’une part, de la capacité des jeunes à consentir à des soins et, d’autre part, de la capacité de leurs parents et de leurs médecins à agir en les respectant.

Au Québec et dans le reste du Canada, la transmisogynie (transphobie et misogynie visant spécifiquement les femmes trans) ou l’infantilisation trans (qui vise surtout les personnes mineures) se traduisent généralement par ce type de politiques. L’abrogation proposée de toute mesure « d’équité, de diversité et d’inclusion », mise de l’avant par le Parti conservateur du Canada[5], montre l’influence directe qu’ont les politiques de l’ère Trump. Parmi les exceptions observées, il y a lieu de mentionner le décret gouvernemental québécois interdisant la pratique en développement de l’écriture inclusive. Cet exemple illustre que des motifs autres peuvent être invoqués : en l’espèce, la défense d’une vision moins évolutive et plus figée de la langue française, pour justifier des politiques publiques reproduisant de la transphobie.

Crédit : François Tessier

Devant les tribunaux

Sur le plan judiciaire, tant collectivement qu’individuellement, des voix anti-trans tentent d’utiliser les tribunaux pour attaquer les droits des personnes trans et défendre leur prétendu « droit » d’être transphobe. Au Québec, l’affaire A.B. c. Procureur général du Québec en est un bon exemple. Dans cette affaire, en s’appuyant sur la liberté d’expression et la liberté de conscience, une enseignante réclame le droit de pouvoir dévoiler la transitude de ses élèves à leurs parents, sans le consentement desdits élèves[6]. En Colombie-Britannique, un père voulant empêcher son fils de transitionner a présenté une demande d’injonction en Cour provinciale. Elle lui sera accordée avant d’être renversée en Cour supérieure, puis, des ordonnances de protection seront accordées au fils. Toutefois, cela n’aura pas permis d’éviter son outing forcé dans des médias d’extrême droite. Le père se trouve pour sa part en prison pour outrage au tribunal[7]. En Ontario, l’affaire Joshua Alexander concerne un pourvoi en contrôle judiciaire introduit à la suite de la suspension et du renvoi, pour l’année scolaire en cours, de cet étudiant par son conseil scolaire parce qu’il avait harcelé à répétition des élèves trans de son école secondaire[8]. Grâce à la Liberty Coalition Canada, Alexander a reçu plus de 65 000 $ en dons pour mener sa poursuite, tandis que les élèves harcelé·es n’ont pas une cenne en compensation.

Bref, la mise en péril des droits des personnes trans n’est pas confinée à certains endroits ; plutôt, ces attaques, qui s’appuient tant sur les droits prévus dans les chartes que sur divers aspects du droit civil, ont cours un peu partout au Canada.

Mais tout n’est pas sombre pour autant ! Plusieurs personnes trans ainsi que des organismes qui défendent leurs droits commencent à saisir les tribunaux pour contrer des attaques anti-trans. Et iels gagnent ! Cette année, deux importantes poursuites en diffamation intentées en Ontario ont fait les manchettes. Un blogueur, qui avait traité à tort de « groomers » (pédophiles, pédocriminel·les, pédopiégeur·euses) trois artistes queers et l’organisation Rainbow Alliance Dryden, a été condamné à verser 380 000 $ en dommages et intérêts. (2025 ONSC 1161). Dans l’affaire CATIE et coll. c. Blackwell (2025 ONSC 4678), la Cour supérieure de justice de l’Ontario a accordé une injonction et exigé le versement de 1,75 million de dollars aux victimes (le CATIE et des membres de son personnel et de son conseil d’administration). En 2024, au Québec, dans l’affaire CDPDJ c. Bar Lucky 7 (2024 QCTDP 9), un montant de 14 118 $ a été accordé à une employée trans qui a été congédiée le jour même de son embauche parce qu’elle était trans. La somme est modeste, mais on risque fort de voir aussi au Québec, dans les années à venir, des jugements associés au versement de dommages et intérêts élevés, comme ceux qu’on voit en Ontario.

Ainsi, en dépit des attaques anti-trans incessantes qui dénotent une volonté de déshumaniser cette communauté déjà fort marginalisée, tant historiquement que présentement, il y a des raisons d’espérer. L’accès à la justice demeure difficile tant pour les personnes trans que pour les communautés queers, mais il est possible de riposter par la voie judiciaire. Le droit apparait alors comme un outil d’auto-défense, parmi d’autres outils, y compris en dehors du droit. Face aux tentatives de légitimer de la désinformation anti-trans, notre réponse peut être communautaire et utiliser des stratégies multiples pour en révéler l’odieux et rectifier l’information. Les nombreuses attaques vécues doivent nous conduire à la construction de liens et de solidarités, notamment avec les groupes directement touchés et en lutte. Notre riposte sera peut-être appelée à s’intensifier encore davantage au Québec ; d’ici là, il y a lieu d’accueillir et d’aider les nouveaux arrivant·es et les réfugié·es trans des quatre coins du monde…

En terminant, rappelons-nous que l’opposition à la haine anti-trans se fait par l’amour, par un souci d’humanité commune. Protéger les communautés marginalisées ne s’inscrit pas dans une volonté de reprocher à l’Autre sa liberté d’expression ou de religion, mais dans un désir de s’assurer que toute personne puisse vivre dans la dignité. Bref… le vivant, ça se défend, et ça, ça inclut les êtres humains dans toute leur diversité, incluant les personnes trans !

 


[1] Lire « Modifications à la Politique linguistique de l’État – Québec met fin à la confusion linguistique dans les communications de l’État », communiqué du Cabinet du ministre de la Langue française, 24 septembre 2025, [en ligne].

[2] Brett McKay, « How Conservative Activists Shaped Alberta’s Book Ban Plan », The Tyee, 3 juin 2025, [en ligne].

[3] Brynn Tannehill, « The End of Trans America Comes Into Focus », The New Republic, 24 avril 2023, [en ligne].

[4] Education Amendment Act, SA 2024, c 14 ; Education Amendment Act (Parents’ Bill of Rights), SS 2023, c 46.

[5] Raphaël Pirro, « Les conservateurs de Pierre Poilievre lancent une offensive contre l’Équité, la diversité et l’inclusion au gouvernement », Le Journal de Québec, 14 octobre 2025, [en ligne].

[6] Marie-Michèle Sioui, « Le guide du ministère de l’Éducation sur l’identité de genre est “abusif” et “illégal”, selon une prof », Le Devoir, 21 février 2024, [en ligne].

[7]A.B. c C.D., 2020 BCCA 11 ; R c C.D., 2023 BCCA 319.

[8]Alexander v Renfrew County Catholic District School Board, 2024 ONSC 6444.